Daniel Rondeau, Amaury da Cunha, Siri Hustvedt, Dominique Fabre : notre sélection de livres à lire cette semaine
« Le système de l’argent », de Daniel Rondeau
Le maoïsme en usine chez Daniel Rondeau, 77 ans, ne fut jamais l’admiration du timonier à l’haleine fétide qui fit 70 millions de morts. Le romancier Rondeau, bien que fils d’instituteurs, Antoinette et Martial, est un aristocrate imaginaire qui donne à ses livres le parfum de Casablanca de Michael Curtiz ou celui des célébrissimes Ian Fleming, Graham Greene, Hemingway (Boxing-Club) ou le Carré.
L’objectif du camarade Daniel, vivant dans sa maison champenoise, fut de parcourir le monde pour le comprendre. Académicien français depuis 2019, il reçut le grand prix pour La Mécanique du chaos qui expliquait d’autant plus facilement la violence terroriste que, ambassadeur à Malte de 2008 à 2011, il travaillait avec les services spéciaux. Ce prologue est utile car on enterre trop vite les ambitions d’une génération que l’auteur restaure. À part l’état civil, Daniel Rondeau est l’antithèse du baby-boomer. C’est un jeune frère de Romain Gary à qui de Gaulle dit à l’issue d’un rendez-vous : « Gary, n’oubliez pas de mourir. »
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Avec Le Système de l’argent, il décrit la saloperie et la lâcheté. Christian Alexander Smith est une sorte de Brad Pitt, agent des milliardaires de la tech, qui a pour ambition de corrompre tous ceux qui le souhaitent et surtout dans une France à la périphérie de la gloire. Objectif : racheter dans l’Hexagone comme en Libye de gigantesques domaines qui donnent sur la mer pour qu’un jour s’y installe tout ce que la planète compte comme familles richissimes. Se porteront candidats à la corruption quelques James Bond girls, un conseiller d’État, des baroudeurs comme hommes de main, des conseils régionaux, le fils de Kadhafi, et les dirigeants libyens actuels par l’intermédiaire de la CIA.
Le modèle est Cavallo, au large de la Corse, à multiplier partout. Son homme fort est un ancien libraire de François Mitterrand, surnommé Lux, revenu de tout et prêt à tout, mais travaillé par « les forces de l’esprit ». Obtenir ces paradis perdus donne lieu à des pages et des pages d’aventures et de scènes de baston comme celle du Champ-de-Mars à Paris. On croise Emmanuel Macron et ses conseillers, à qui ce salopard de Chris, le héros, réplique de Jeffrey Epstein moins sexué, fait croire qu’il agit pour l’écologie, la modernité et le bien de l’humanité.
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Le mensonge et la violence sont les vérités de ce roman qu’on insulterait en le résumant. Rondeau a travaillé des mois, parcouru et décrit toutes les villes mythiques du Moyen-Orient. Une œuvre qui court sur une trentaine de livres entamés par une biographie imaginaire de Johnny Hallyday dont il fut le confesseur à plusieurs reprises avant de trouver les mots justes, le jour de l’enterrement. Pour notre écrivain, il est clair que le 9 décembre 2017 avec Johnny c’est le monde ouvrier de Germinal, fût-il électrifié par les guitares, que l’on porta au tombeau à l’église de la Madeleine.
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Il faut lire Le Système de l’argent car tous les aristocrates de la littérature ont comme patron Shakespeare, et son lieutenant Charles III, roi d’Angleterre, qui est le seul jusqu’à présent à avoir humilié Donald Trump avec des mots puisés dans les romans et l’histoire. Ne croyez surtout pas que le livre se termine comme il démarre. La révolte des sans-grade des collines du mont Tomis sera une véritable boucherie. L’ambition est énorme. Daniel Rondeau a-til réussi son pari ? Je n’affirme rien. Pour le savoir, il suffit de le lire. G. D.
« Touche fantôme », d’Amaury da Cunha

Pour Amaury da Cunha, le téléphone aurait pu rester « cette petite boîte à fiction inventée pour supporter l’absence ». C’est du moins le statut qu’il occupait dans la vie de l’enfant quand son père photographe arpentait le monde et appelait sa famille, laissant par ses récits et autres sons d’ambiance se déployer des rêves d’ailleurs. Mais voilà que l’appareil a brutalement endossé le rôle de Cassandre : « Je ne me souviens pas du type d’alarme de mon Nokia lorsqu’il sonna, le vendredi 3 juillet 2009, vers huit heures du matin et qu’une voix inconnue m’annonça que mon frère venait de se suicider à Singapour. »
De ce jour, da Cunha a fatalement associé la sonnerie du petit engin à « la propagation du drame ». Quinze ans après, le traumatisme est intact, et la culpabilité demeure : que faire de ce rendez-vous manqué sur Skype dont il a retrouvé la trace juste après le passage à l’acte de Charles ? Une discussion, même brève, aurait-elle pu changer quoi que ce soit à la détermination de son frère ? La famille suivra la cérémonie d’hommage organisée à Singapour depuis la France… sur le haut-parleur d’un portable.
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De là, l’auteur déroule son existence par le prisme de la téléphonie. Il y a bien sûr les promesses non tenues : le message d’adieu mal lu, la conversation qui souligne l’absence en dépit de la présence par la voix. Il y a évidemment les appels amoureux (le livre est d’ailleurs adressé à « [s]on amour ») et les modalités d’attente : quand la proximité du téléphone filaire était un « QG » dont on s’interdisait de s’éloigner sous peine de manquer la voix espérée, quand il était pareillement périlleux d’occuper la ligne (on repense à l’héroïne de La Voix humaine de Cocteau et à Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux).
Appels rituels ou fatidiques : c’est un miroir que da Cunha nous tend. La lecture de Touche fantôme est double et, par là, passionnante : sa généalogie vocale ne peut que faire ressurgir la nôtre, tous ces coups de fil qui ont enchanté ou fauché nos propres vies.
Il pensait logiquement que le numéro de son frère avait été réattribué, mais Amaury da Cunha s’est aperçu un jour que la ligne est encore active, quinze ans après la mort de Charles. Si troublant : on peut encore laisser des messages au disparu… Il découvrira que c’est son père qui continue à payer les factures pour pouvoir parler à son fils et entendre sa voix pendant le message d’annonce du répondeur. Désarmant. A. C.
« Ghost Stories », de Siri Hustvedt

Voilà un texte qui serrera le cœur des nombreux lecteurs ayant tenu un roman de Paul Auster entre les mains – qu’il s’agisse de sa magistrale ode au « fantôme de la liberté » Léviathan, des romans expérimentaux de sa Trilogie new-yorkaise ou de l’errance existentielle capturée dans La Musique du hasard.
Un tombeau de mots pour un mari écrivain, aux intentions classiques nuancées par un désir d’objectivité moderne : il s’agit de célébrer le disparu, mort d’un cancer en 2024, mais sans attenter à sa vérité ; de le retenir parmi nous, mais sans contester la réalité de sa disparition par des acrobaties métaphysiques ; de raconter son chagrin, mais en s’empêchant de s’y vautrer par l’analyse ; d’ouvrir son cœur, mais sous le contrôle de sa raison ; de combattre la douleur et de l’accueillir en même temps.
Et c’est peu dire que Siri Hustvedt a les capacités d’y parvenir : n’était-elle pas, selon son mari « l’intellectuelle de la famille » en plus d’une excellente romancière ? Dans Ghost Stories, elle nous montre que l’on peut penser l’amour sans le mettre à distance, et que celui-ci ne rend pas forcément aveugle.
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Et nous qui commencions ce livre comme l’on se rend à un enterrement nous retrouvons aussitôt emportés par le flux d’une écriture où l’émotion ne se cuirasse pas d’intelligence mais s’en sert comme véhicule. Ce qui permet à l’autrice de cerner comment la mort de l’être aimé affecte sa perception du temps (« Les heures filent mais les minutes sont souvent interminables »), de résoudre en une ligne la tentation du retrait (« Quand l’inertie me fait signe, je me dis : ne réponds pas, c’est l’appel de l’abîme »), de livrer le secret de leur amour au long cours (ne pas chercher à le préserver tel quel mais le laisser croître et changer comme une plante, disait Auster, reprenant une idée de sa femme) ou de raconter comment cet amour contaminait leurs livres (la première fois que nous avons croisé Siri Hustvedt, elle s’appelait Iris et était un personnage du roman de son mari Léviathan).
N’attendez pas un récit chronologique de leurs quarante-trois ans d’amour : tout y est, mais ordonné par thèmes, dans une structure qui mêle récit et essai, et accueille aussi les « e-mails envoyés de Cancerland » par l’écrivaine, et les lettres rédigées par Auster à l’attention de son petit-fils Miles, à peine né. Et tout s’enchaîne merveilleusement selon le rythme de la pensée de la romancière, assez lumineuse pour qu’on la suive parmi les ombres.
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« Il y a eu des choses horribles dans notre vie commune, mais il n’y a rien eu d’horrible entre nous. » Cela, nous en avions l’intuition depuis que nous avions découvert la prose de Siri Hustvedt : c’était en 2003, dans son roman Tout ce que j’aimais. Elle y parlait, entre autres, d’un couple formé d’un peintre et d’une intellectuelle rejetés par leur fils, qui se perdait dans les mensonges, les excès et les provocations de toutes sortes. Un roman empreint d’une mélancolie trop poignante pour n’avoir pas été pleinement ressentie.
Puis nous avons appris l’histoire de Daniel, le premier fils d’Auster, impliqué dans un meurtre entre noctambules new-yorkais. Daniel qui fut, des années plus tard, accusé d’« homicide par négligence » pour la mort, par overdose d’héroïne, de Ruby, sa fille de 10 mois, et se tua peu après par le même moyen. Hustvedt revient sur cette tragédie, qui coïncide avec l’annonce du cancer de son mari, sans prétendre expliquer l’un par l’autre.
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En tout cas, la chronique de leurs relations avec ce petit garçon qui voulait « se cacher » puis avec cet ado devenu inatteignable serre le cœur. Mais c’est l’intimité passée qui prévaut : « J’écris des histoires sur toi maintenant, sur nous. J’écris pour me blottir contre toi », note Hustvedt, rappelant par-là que la mort de Paul n’a pas mis fin à son amour – elle a mis fin à leur couple, ouvrant un vide vertigineux.
« Oui, je pleure Paul, mais la plupart du temps je pleure Siri et Paul. Je pleure le ET. Je pleure la manière qu’avait le ET de me faire sentir dans le monde. Ce ET en lequel lui et moi coïncidions. » En ce sens, ce texte est un grand « ET », une conjonction de coordination de plus de 400 pages lancée par-delà l’abîme et qui ne se relie plus qu’à la mémoire. A. B.
« La jeunesse est un cœur qui bat », de Dominique Fabre

Et dire que certains se fient encore à d’abscons rapports pour savoir comment se porte l’Éducation nationale ! Le nouveau livre de Dominique Fabre, trésor d’émotions, suffit à s’en faire une idée sinon précise du moins informée. Il sait de quoi il parle. Il dit « le bahut » pour désigner les établissements, collèges ou lycées en banlieue ou à Paris, où il a exercé son métier de professeur d’anglais. Il dit « les mômes » ou « les gamins » pour évoquer des milliers d’élèves qu’il a formés, croisés, intéressés un peu ou pas du tout. On voit par là qu’il n’est pas né d’hier. La preuve ? Il s’apprête à prendre sa retraite.
Ce livre est un adieu à cet univers de sigles, de petits chefs, de hiérarchies invisibles. De violences symboliques. On y croise des proviseurs « peau de vache », des collègues sympathiques ou ignorés, des dépressifs carburant au Xanax, des parents prêts à corrompre pour la réussite de leur enfant. Et des élèves de plus en plus jeunes à mesure que les années passent. « Les profs s’angoissent souvent de vieillir, de ne plus ressembler, même de loin, aux élèves auxquels ils ont à enseigner. »
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Le temps ! La grande affaire des bons livres en général et de Dominique Fabre en particulier, lequel, en 2023, nous avait régalés avec Gare Saint-Lazare (Fayard). Refusant toute chronologie, l’auteur égrène des souvenirs vagabonds. Comment faire le tri au moment de quitter « le bahut » pour toujours ? « Il y a eu tellement d’élèves, tellement de bons et de mauvais souvenirs… » Alors Fabre laisse traîner le filet dérivant de sa mémoire. Il en remonte ici le sourire d’un « gamin » ; là la figure de ce prof d’économie clarinettiste : « C’était son médicament dans la vie. »
On est un peu perdu entre un collège de Bondy (Seine-Saint-Denis) et un lycée à Reuilly-Diderot (Paris). On se rattrape sans peine au style fluide et aux notations incisives et désabusées d’un prof atteint par la limite d’âge. Le tremblé, le suggestif, le doute l’emportent sur l’assertion. Il ne s’agit que d’un point de vue, d’une expérience : « Cette histoire que je crois mienne devrait être multipliée par des centaines d’histoires pour se faire une idée. »
Alors, elle va comment, l’Éducation nationale ? Réponse ? Ni mieux ni moins bien qu’avant. Dominique Fabre a fait ce qu’il pouvait. P. R.
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