La petite est arrivée à la clinique dans un état léthargique. Fiévreuse. Le ventre ballonné par un foie et une rate hypertrophiés. Un cas grave de paludisme, première cause de mortalité infantile en Guinée.
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Le médecin a tout fait pour sauver Fatoumata Camara, 5 ans. Il a réussi, mais de justesse ; l’enfant a bien failli y passer.
Et c’est un peu la faute de Donald Trump.
Si l’un des premiers gestes du 47e président des États-Unis n’avait pas été de mettre la hache dans l’aide au développement international, la petite Fatoumata aurait dormi sous une moustiquaire, à la maison.
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Le Dr Demba Samoura soigne Fatoumata, 5 ans, dans sa minuscule clinique de Conakry. L’enfant est accompagnée de son père, Demba Camara.
Si, malgré tout, l’enfant avait contracté le paludisme, une maladie transmise par la piqûre de moustiques infectés, elle aurait reçu un traitement avant que son état ne se détériore au point de la conduire au seuil de la mort.
Mais il n’y avait ni moustiquaire ni traitement disponible au petit hôpital de sa localité, en banlieue de la capitale, Conakry, selon son père, Demba Camara.
Et pour cause. « Le financement américain soutenait 80 % de la lutte contre le paludisme en Guinée », explique le Dr Demba Samoura, qui a soigné la fillette dans sa minuscule clinique du quartier Dixinn, au cœur de la capitale.
Président du Réseau national des associations de lutte contre le paludisme en Guinée, le Dr Samoura parle d’une véritable « flambée » de la maladie dans ce pays de 15 millions d’habitants, en Afrique de l’Ouest.
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Le Dr Demba Samoura, président du Réseau national des associations de lutte contre le paludisme en Guinée
Le paludisme est revenu à grande vitesse, même à Conakry. C’est terrible. C’est très dommage.
Le Dr Demba Samoura
Camionneur, Demba Camara a épuisé toutes ses économies pour acheter, en pharmacie, les médicaments dont Fatoumata, sa fille cadette, avait besoin pour se rétablir. Il a dû retirer sa fille aînée de l’école, puisqu’il n’avait plus de quoi assumer ses droits de scolarité mensuels.
En principe, le traitement contre le paludisme devrait pourtant être gratuit en Guinée, souligne le Dr Samoura. Mais aujourd’hui, dit-il, le peuple guinéen fait face à une réalité brutale : « Si tu n’as pas d’argent, ton enfant meurt. »
Le milliardaire s’amuse
À peine quelques heures après son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret ordonnant la suspension immédiate de tous les programmes américains d’aide étrangère.
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Elon Musk, alors à la tête du département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) mis sur pied pour sabrer les dépenses publiques
C’est l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, qui a été chargé de démanteler l’Agence des États-Unis pour le développement international. Jusque-là, cette agence, l’USAID, finançait 40 % de l’action humanitaire mondiale.
Le milliardaire s’est attelé à la tâche : il a bloqué des fonds, limogé du personnel et interrompu des projets aux quatre coins du monde. L’exercice avait l’air de l’amuser. « Nous avons passé le week-end à jeter l’USAID dans le broyeur à bois », a-t-il claironné sur son réseau social.
Mais pour des millions de personnes parmi les plus pauvres de la planète, tout cela n’avait rien d’un jeu. Tout d’un coup, elles n’avaient plus accès à la nourriture, à l’éducation, aux vaccins, aux moustiquaires et à d’autres produits et services essentiels à leur bien-être, voire à leur survie.
On commence aujourd’hui à mesurer l’ampleur des dégâts. L’aide alimentaire a chuté de 40 % à l’échelle internationale. Plus de 2000 dispensaires ont fermé leurs portes dans des régions en crise. Inévitablement, le sida, tout comme le paludisme et d’autres maladies mortelles comme la tuberculose, a repris du terrain dans plusieurs régions.
Ce n’est pas aussi frappant qu’une guerre. Ça n’attirera jamais autant d’attention médiatique que le blocage d’un détroit stratégique pour l’économie mondiale. Mais en termes de vies humaines, c’est autrement plus dévastateur.
Les morts se comptent déjà en centaines de milliers.
Pour l’année 2025, la suspension des programmes d’aide internationale a provoqué la mort de 518 428 enfants et de 262 915 adultes, selon une modélisation mathématique de Brooke Nichols, épidémiologiste à l’Université de Boston.
Tous ces gens meurent sans bruit, loin, très loin des caméras. Et ils continueront de mourir. Une étude publiée en février dans la revue médicale The Lancet prévoit que, si rien n’est fait pour corriger le tir, la suppression de l’aide américaine entraînera au moins 9,4 millions de décès supplémentaires d’ici 2030.
Le rôle crucial de l’USAID
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Le centre de la capitale, Conakry
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Le port artisanal de Conakry
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En Guinée comme ailleurs, le décret du président Trump a pris tout le monde de court. « C’était comme un coup de foudre », se rappelle Luc Innocent Touré, qui pilotait l’un des 12 projets financés par l’USAID dans ce pays.
Les autorités sanitaires guinéennes étaient sur le point d’entamer une vaste campagne de distribution de moustiquaires à travers le pays, raconte Mamadou Alpha Cambaya, du Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP).
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Mamadou Alpha Cambaya, du Programme national de lutte contre le paludisme
Les moustiquaires étaient stockées dans des entrepôts et d’un seul coup, on a dit à tout le monde d’arrêter. Les gestionnaires des entrepôts, qui étaient payés par l’USAID, sont partis en laissant les moustiquaires comme ça…
Mamadou Alpha Cambaya, du Programme national de lutte contre le paludisme
De son côté, Luc Innocent Touré avait recruté et formé des dizaines d’agents communautaires, dans le cadre d’un projet visant à renforcer le système de santé guinéen. Des campagnes de vaccination avaient été planifiées dans des zones reculées, là où l’État guinéen ne se rend pas, ou presque.
Et puis, à l’aube du 26 janvier 2025, la nouvelle est tombée : il fallait tout arrêter. Sans délai. « Notre mission était annulée. Toutes les équipes qui se trouvaient sur le terrain devaient rentrer immédiatement. »
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Luc Innocent Touré pilotait un projet financé par l’USAID pour renforcer le système de santé guinéen.
Les 12 projets soutenus par l’USAID en Guinée ont tous été annulés. L’agence américaine devait leur verser 76 millions de dollars américains en 2025 ; elle a plutôt fermé le robinet. « Il y avait des projets en santé, mais aussi en agriculture, en éducation et en gouvernance locale, souligne M. Touré. Les conséquences sont énormes. »
Le scénario s’est répété dans 130 pays. Fixé à 34 milliards de dollars américains, le budget 2025 de l’USAID a été amputé de 83 %. L’agence créée en 1961 par John F. Kennedy a pour ainsi dire été dissoute – coupable, selon l’administration Trump, de gaspillage, de fraude et d’excès de wokisme.
En réalité, l’USAID jouait un rôle majeur pour améliorer la santé mondiale. Selon The Lancet, elle a sauvé 92 millions de vies au cours des 20 dernières années. Ses actions sur le terrain ont contribué à contenir 21 épidémies, à réduire la mortalité infantile et maternelle, à nourrir des populations affamées, à alimenter des localités en eau potable, à promouvoir la paix et à soutenir la démocratie. Entre autres.
Deux millions de moustiquaires manquantes
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L’utilisation de moustiquaires, en particulier celles imprégnées d’insecticide, est l’une des méthodes les plus efficaces pour lutter contre le paludisme.
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Les habitants de Conakry n’ont pu bénéficier de la campagne de distribution de moustiquaires.
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Heureusement, l’État guinéen a pu sécuriser les entrepôts de moustiquaires laissés à l’abandon avant que les stocks ne s’envolent. Cela dit, des huit millions de moustiquaires que les autorités avaient prévu de distribuer à la population, deux millions devaient être fournies par l’USAID ; elles ne sont jamais arrivées au pays.
Il a fallu établir des priorités. On a choisi d’exclure le Grand Conakry, où la prévalence du paludisme est plus faible que dans le reste du pays, de la campagne de distribution. Dans la capitale et ses banlieues, des milliers de familles – dont celle de la petite Fatoumata – n’ont pas reçu de moustiquaires.
« On a été obligés, pour maintenir la disponibilité des médicaments, de réduire certaines activités de terrain », déplore encore Mamadou Alpha Cambaya. Résultat, 500 agents communautaires ont dû être licenciés. « Ils prenaient en charge les malades des régions éloignées. Pour un paysan pauvre qui habite à 20 ou 30 kilomètres en montagne, ça peut être très difficile de se rendre à l’hôpital. »
« On est en train de régresser », s’alarme le Dr Demba Samoura. Le financement américain a été coupé de façon brusque, sans permettre une période de transition, sans prévenir les pays qui dépendaient de cette aide. « Ça n’a pas été réfléchi, dénonce le médecin. Ceux qui ont fait ça ont contribué à la flambée de maladies et à leur létalité. Ils sont responsables. Ce qu’ils ont fait, c’est criminel. »
Contrecoups mortels
Des experts ont calculé l’impact de la suspension de l’aide américaine. En un an, de janvier 2025 à janvier 2026, l’effet est déjà dévastateur :
781 343
Bilan total des victimes dans le monde, dont 518 428 enfants
71 448
Nombre de morts du paludisme, dont 53 577 enfants
176 226
Nombre de morts du sida, dont 16 954 enfants
Source : Impact Counter
Consultez le site d’Impact Counter (en anglais)
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