Fête de la Musique : «La France est en train de devenir un pays-musée»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la dernière Fête de la Musique, ce dimanche, a attiré nombre de touristes étrangers, l’économiste Erwann Tison alerte : plus un territoire devient désirable pour le monde, moins il devient accessible à ceux qui le font vivre.

Erwann Tison est macro-économiste. Il est l’auteur de Un robot dans ma voiture : ne ratons pas la révolution des transports autonomes (MA Éditions, 2020).


La fête de la musique vient de battre des records de fréquentation. Dans les rues de Paris, de Lyon, de Bordeaux ou de Strasbourg, des foules compactes venues de toute l’Europe ont célébré l’arrivée de l’été dans une ambiance que beaucoup nous envient. Ce succès populaire s’inscrit dans une réalité plus large. Avec plus de cent millions de visiteurs internationaux et une nouvelle première place européenne pour l’accueil des investissements étrangers, la France semble accumuler les preuves de son attractivité.

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À première vue, le constat est flatteur. Notre pays attire, on vient y passer ses vacances, y ouvrir une usine, y organiser un événement ou y acheter un bien immobilier. Dans un monde en proie aux tensions géopolitiques, aux crises économiques et aux rivalités commerciales, cette capacité de séduction s’apparente à une victoire. Mais encore faut-il s’interroger sur la nature de cette attractivité. Un pays attire-t-il parce qu’il réussit, ou parce qu’il devient abordable ?

Depuis cinq ans, le PIB par habitant français a glissé sous la moyenne européenne, alors qu’il était largement au-dessus auparavant. Un décrochage contrastant avec les performances de nos voisins et des États-Unis qui continuent de creuser l’écart avec nous. Derrière les statistiques macroéconomiques, une réalité s’impose progressivement : le Français moyen est de moins en moins riche.

Lorsqu’un pays voit sa richesse progresser moins vite que celle de ses voisins, il devient relativement moins coûteux. Pour un Américain, un Suisse ou même un Britannique, la France offre aujourd’hui une qualité de vie, un patrimoine, une gastronomie et des paysages exceptionnels pour un coût devenu relativement modeste. Ce qui apparaît comme une victoire touristique peut aussi être lu comme le symptôme discret d’un déclassement économique. L’attractivité n’est pas toujours le reflet de la prospérité, elle est parfois celui de la décote.

La France qui fascinait le monde n’était pas uniquement celle des cathédrales, des châteaux et des paysages. C’était aussi celle des ingénieurs, des inventeurs et des visionnaires.

Erwan Tison

Cette logique apparaît avec une force particulière dans les territoires les plus recherchés. Des millions de visiteurs rêvent de séjourner dans les centres historiques de nos grandes villes, sur nos littoraux ou dans nos villages de caractère. Pourtant, ceux qui y vivent et y travaillent peinent de plus en plus à s’y loger. Les résidences principales cèdent la place aux locations de courte durée. Les centres anciens se transforment en un décor loué à la semaine. Les habitants deviennent peu à peu des figurants de leur propre existence. C’est le cas du saisonnier à Biarritz qui après avoir servi des tapas toute la journée dort dans sa voiture par manque de logement ; de ce couple originaire de Saint-Malo, obligé de déménager à 40 kilomètres des remparts entre un champ et une zone commerciale pour rendre son loyer supportable ; ou cette aide-soignante niçoise qui chaque matin croise le grincement des valises à roulettes des touristes devant l’appartement Airbnb de son voisin, loué chaque nuit l’équivalent d’une semaine de son salaire. Plus un territoire devient désirable pour le monde, moins il devient accessible à ceux qui le font vivre.

«La France, c’est la sécurité» : pour les vacances d’été, les Français ont le pied sur le frein

Ce décrochage est la manifestation d’une transformation plus profonde, celle d’un pays qui a cessé de se penser comme une puissance tournée vers l’avenir. La France qui fascinait le monde n’était pas uniquement celle des cathédrales, des châteaux et des paysages. C’était aussi celle des ingénieurs, des inventeurs et des visionnaires. Celle du Concorde, du nucléaire et du TGV. Le monde venait admirer ce que nous développions. Il vient désormais contempler ce que nos prédécesseurs ont bâti. Le glissement est subtil mais décisif. Une économie de conquête vit de ce qu’elle invente. Une économie de rente vit de ce qu’elle possède. Nous sommes en train de passer de la première à la seconde.

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Une nation peut vivre longtemps du prestige accumulé par les générations. Elle ne peut durablement prospérer si ses ingénieurs, entrepreneurs et innovateurs s’en vont pendant que ses visiteurs affluent. Or avec 15.000 départs de nouveaux diplômés par an, la France entaille son processus de développement. Elle ne peut pas se satisfaire d’être admirée si ceux qui la composent ont le sentiment d’en être progressivement exclus. L’attractivité n’est pas une fin, elle n’a de sens que lorsqu’elle améliore la vie de ceux qui résident sur le territoire.

À force de mettre en scène son patrimoine, la France pourrait finir par confondre conservation et ambition. Nous excellons à raconter ce que nous avons été, mais nous peinons à dire ce que nous voulons devenir. Si nous ne renouons pas avec la notion de prospérité, d’innovation, de croissance et de puissance, nous serons condamnés à n’être qu’un pays-musée, un pavillon témoin d’une grandeur passée mais figée dans le temps.

Voilà le véritable péril. Non pas que le monde nous admire, mais que nous finissions par nous en contenter, pendant que ceux qui pourraient l’incarner demain vont le déployer ailleurs. Les rues sont pleines, les touristes et les investisseurs affluent. L’attractivité est une excellente nouvelle lorsqu’elle récompense une réussite. Elle devient une illusion lorsqu’elle dissimule un renoncement. Une grande nation ne se mesure pas uniquement à ce qu’elle conserve, mais aussi à ce qu’elle prépare. Le patrimoine est un héritage, il ne peut pas devenir un projet.

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