Haïti est le théâtre du premier roman de Victor Hugo, Bug-Jargal, chef d’oeuvre de la littérature narrant avec un talent rare la révolte des esclaves contre les colons français à Saint-Domingue en 1791. Haïti, nation fondée sur l’épuration ethnique des Blancs, a failli. Ironie de l’histoire, sa capitale est désormais au main d’une coalition de gangs nommée « vivre ensemble ». Retour sur une nation devenue folle, dont l’existence est plus que jamais menacée.
Un pays malgré lui
L’histoire d’Haïti est aussi terrible que le chaos dans lequel elle est actuellement plongée. Cette histoire débute en 1492 avec l’arrivée de Christophe Colomb sur l’île d’Hispaniola, peuplée à l’origine par les Indiens Taïnos, appartenant au groupe des Arawaks venus d’Amérique du Sud. Ces derniers préféreront la mort à la soumission : lorsqu’ils réalisèrent qu’ils ne pourraient jamais vaincre militairement les Espagnols, une partie d’entre eux choisit de détruire ses propres cultures pour priver les colons de main-d’oeuvre et de ressources pendant que l’autre fuyait vers des gorges inaccessibles des montagnes pour y vivre en marge de la colonisation (les cimarrons). Le restant sera décimé par les maladies. Ainsi prirent tristement fin les royaumes amérindiens indépendants de cette terre qu’ils nommaient Ayiti…
Alors que le pouvoir espagnol s’installait sur la partie orientale de l’île, dès le XVIIe siècle, les Français s’arrogeaient la partie occidentale, donnant naissance à la colonie de Saint-Domingue, la plus riche des Antilles grâce à la culture du sucre et du café.
Mais le destin de la « Perle des Antilles » fut de courte durée. La prospérité extrême reposant sur l’exploitation intensive de la main-d’œuvre africaine déportée, ce qui devait arriver arriva : portée par les idéaux des Lumières, une grande révolte des esclaves initiée en août 1791, mena à l’abolition de l’esclavage et à la guerre d’indépendance dirigée par des figures comme Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe. Le 1er janvier 1804, Haïti proclama son indépendance, devenant la première république noire libre et la première nation à sortir victorieuse d’une révolte d’esclaves majeure. La proclamation s’accompagna de l’épuration ethnique des Blancs : le 22 février 1804, Dessalines émit un décret officiel ordonnant le massacre, une campagne systématique visant à éliminer la population française de l’île, les Créoles (où l’on comprend que ce fétichisme de vouloir créoliser la France est suspect en soi…).
Hommes, femmes et enfants, de 3 000 à 5 000 personnes furent brutalement assassinées, violées et torturées dans un déchaînement de violence inouïe. Ce massacre visait à rompre définitivement avec la présence coloniale et à unifier le pays autour d’une identité noire affranchie.
Le reste du XIXe siècle et le début du XXe siècle furent caractérisés par une anarchie politique, des guerres civiles et une ruine économique. Les États-Unis occupèrent militairement cette partie de l’île de 1915 à 1934, période durant laquelle ils réorganisent l’administration et l’armée. Mais comme après le départ forcé des Français au siècle précédent, le départ des Américains fit plonger la nation haïtienne encore plus bas : de 1957 à 1986, la dictature sanguinaire de la famille Duvalier institutionnalisa la terreur et la répression politique. Pour ce faire, père et fils Duvalier, créèrent une milice paramilitaire, les Tontons Macoutes, qui pratiquait tortures, assassinats, enlèvements, viols et extorsions à grande échelle, le tout mêlé de vaudou, profondément ancré au sein de la population.
Il faudrait un livre entier pour tenter d’expliquer l’incapacité structurelle des Haïtiens à bâtir une nation stable et prospère. L’entité qui a vu le jour en 1804 n’a pratiquement connu que le chaos. Un chaos qu’il serait tentant d’attribuer à la dette imposée par la France en 1825 ou aux catastrophes naturelles telles que le séisme dévastateur de 2010, mais ces explications sont largement incomplètes.
Dette et aide étrangère
S’il est vrai que la dette imposée par la France pour compenser les pertes des anciens colons esclavagistes a étranglé le pays pendant des décennies, il est tout aussi vrai que les Haïtiens ont laissé à l’abandon les infrastructures restées sur place : personne n’a fait fonctionner la machine. Haïti est alors devenu l’un des pays les plus aidés du monde, tout en devenant l’un des plus pauvres de la planète : pas plus les 20 milliards de dollars d’aide de la Communauté internationale au cours des 60 dernières années, que les centaines de millions dévolus par les ONG et les Églises, n’ont changé le destin d’une population souvent réduite à se nourrir de « bonbon tè », des fameuses galettes de boue séchée au soleil.
L‘instabilité politique est chronique : 25 constitutions différentes ont été adoptées et plus de soixante chefs d’État se sont succédé. Le dernier en date, Jovenel Moïse est mort criblé de balles à son domicile dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, assassiné par un commando armé. Le crime organisé a explosé et marche main dans la main avec le pouvoir en place, chaque parti, chaque dirigeant s’appuyant, finançant et armant son propre gang, qui use de l’ultraviolence, de la magie noire et du cannibalisme pour terroriser la population. Une autre source de financement provient des enlèvements : le simple fait de marcher dans une rue de la capitale est un exercice risqué.
À travers ses multiples organismes de charité, l’église catholique tient à bout de bras et tant bien que mal une partie du système de santé et du système d’éducation de l’île. Mais les résultats sont affligeants : selon les données les plus récentes disponibles (2025), plus d’un adulte sur deux en Haïti est analphabète. Et il est impossible de se faire soigner dans les quartiers de la capitale et les zones rurales où l’on ne trouve pas de missions religieuses.
Une faillite multidimensionnelle
Haiti est en bonne place dans la liste des Pays les Moins Avancés (PMA). La grande majorité de sa population vit sous le seuil de pauvreté : 80 % des Haïtiens subsistent avec moins de 2 dollars par jour. L’État a failli et est incapable de fournir les services aux citoyens, dans de nombreux lieux il n’y a plus d’électricité ou d’eau courante, les besoins humanitaires de base ont atteint des niveaux sans précédent.
La capitale est littéralement dévastée par la guerre des gangs, maîtres du kidnappings et du trafic d’organes. Pour affirmer leur domination, ils terrorisent la population en pratiquant des massacres de grande ampleur, des viols collectifs (y compris sur de jeunes enfants), des décapitations et des mutilations, ils incendient des logements habités, exposant leur absence totale de limites morales.
« Plus de 8 100 meurtres ont été recensés dans tout le pays entre janvier et novembre 2025. Des rapports font également état d’une augmentation de la traite des enfants, ces derniers continuant d’être utilisés par les gangs dans divers rôles, y compris lors d’attaques violentes. » António Guterres
La société a subi une involution sévère depuis une décennie. Selon l’ONU, rien qu’au cours de l’année scolaire 2024-2025, 1 600 écoles ont fermé en raison des violences, privant 1,5 million d’enfants d’accès à l’éducation. Les perspectives d’avenir sont nulles, les Haïtiens scolarisés ne rêvent naturellement que d’une chose : s’en aller.
Missions internationales et avenir d’Haïti
Les missions internationales se succèdent mais aucune n’amène d’amélioration (la dernière en date toutefois apporté le choléra, qui s’est répandu comme une traînée de poudre). Un premier contingent de la nouvelle Force de répression des gangs (FRG), autorisée par l’ONU en septembre 2025 (Résolution 2793) pour briser l’emprise des gangs et rétablir la sécurité, est arrivé à Port-au-Prince le 1er avril 2026.
En 2027, des élections sont prévues. Mais que peut la démocratie face à un tel délitement ? Peut-on qualifier de « nation » un territoire qui ne parvient à subsister que grâce à des aides extérieures, et dont la jeunesse est soit illettrée, soit expatriée ? Cette situation est-elle due à une accumulation de facteurs historiques, économiques, politiques et environnementaux ou à un échec intrinsèque du peuple haïtien ? Autant de questions qui scelleront le sort d’Haïti.
La liberté des individus et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont des principes fondamentaux que l’on ne saurait remettre en question, il en va de la dignité humaine. Mais il y a des réalités qui ont parfois plus de poids que les convictions, ou méritent au moins que l’on se pose des questions. L’avenir de cette terre en dépend.
Audrey D’Aguanno
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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