Infrastructure en nuage | Les géants américains de la technologie détiennent 85 % du marché canadien

(Ottawa) Trois grandes entreprises technologiques américaines contrôlent la grande majorité de l’infrastructure en nuage accessible au public au Canada, selon un nouveau rapport publié en amont de la stratégie nationale du gouvernement en matière d’intelligence artificielle (IA), qui devrait inclure des mesures visant à garantir la souveraineté numérique.


Publié à

Anja Karadeglija

La Presse Canadienne

Amazon, Microsoft et Google détiennent 85 % des parts du marché du nuage public au Canada – un chiffre bien supérieur à la moyenne internationale de 66 %, selon le rapport du Canadian Anti-Monopoly Project publié mardi.

Le gouvernement fédéral s’apprête à publier une stratégie en matière d’IA cette semaine. Celle-ci devrait préconiser la mise en place d’une base pour une IA souveraine canadienne comme l’un de ses six piliers.

« L’IA pour tous appuiera la mise en place d’une infrastructure de calcul souveraine à grande échelle, qui sera résiliente, durable et gérée par le Canada, et accroîtra le bassin exceptionnel de chercheurs et de talents dans le domaine de l’IA au Canada », a indiqué le gouvernement dans sa mise à jour économique du printemps.

La CBC a rapporté lundi que, dans une version préliminaire de la stratégie en matière d’IA, le gouvernement reconnaissait que les centres de données et les solutions en nuage au Canada étaient majoritairement détenus par des intérêts étrangers. Il a également souligné qu’il faudrait des investissements importants pour surmonter la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers de capacité de calcul, a rapporté la CBC.

La Presse Canadienne n’a pas eu accès à cette ébauche de document. Un porte-parole du ministre de l’Intelligence artificielle, Evan Solomon, n’a pas répondu lundi aux questions concernant cette stratégie.

Une dépendance aux « hyperscaleurs »

Le rapport du Canadian Anti-Monopoly Project indique que la dépendance face aux grandes entreprises américaines a des conséquences politiques.

« Les tensions croissantes dans les relations entre les États-Unis et le Canada, l’imbrication des intérêts des géants de la technologie avec le pouvoir du gouvernement américain, et la volonté manifeste d’utiliser l’accès à la technologie comme levier géopolitique ont contraint le Canada et d’autres pays à faire face à une réalité inconfortable : la dépendance vis-à-vis d’une poignée d’hyperscaleurs américains constitue un risque souverain ainsi qu’un problème de concurrence », indique le rapport.

La Presse Canadienne a rapporté en septembre que depuis 2021, Ottawa a dépensé près de 1,3 milliard en services en nuage fournis par des entreprises américaines, la majeure partie de cette somme allant à Microsoft.

Au Canada, Amazon détient 42 % du marché du nuage, Microsoft, 31 % et Google, 12 %, selon le rapport.

Ces entreprises sont des « hyperscaleurs », c’est-à-dire des sociétés capables de fournir des ressources informatiques à la demande à l’échelle mondiale. Cela signifie que les entreprises qui utilisent leurs services peuvent passer de quelques utilisateurs à des millions sans avoir à investir dans leur propre infrastructure ni à signer de contrats avec des centres de données, selon le rapport.

« La puissance de calcul est disponible instantanément, facturée à la seconde et répartie sur un réseau mondial de centres de données conçus pour offrir redondance et faible latence », précise-t-il.

Les « hyperscaleurs » occupent les pensées du premier ministre Mark Carney. Dans son discours très médiatisé prononcé à Davos en janvier, il a déclaré que le Canada « coopère avec des démocraties partageant les mêmes valeurs pour s’assurer que nous ne serons pas, en fin de compte, contraints de choisir entre les hégémons et les hyperscaleurs ». C’est une idée sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises depuis.

Favoriser la concurrence

Le rapport indique que les « hyperscaleurs » occupent une position dominante, car ils offrent quelque chose que les autres ne peuvent égaler.

« La portée mondiale, l’évolutivité et le riche écosystème de services de plateforme qu’ils offrent sont le fruit de décennies d’investissements en ingénierie et d’expertise opérationnelle qu’aucune autre catégorie de fournisseurs ne peut actuellement reproduire à cette échelle », précise le rapport.

Il soutient que le gouvernement peut intervenir pour favoriser la concurrence en facilitant le changement de fournisseur.

Curtis McCord, analyste politique au Canadian Anti-Monopoly Project, a déclaré que le gouvernement pouvait également utiliser son pouvoir d’achat.

« Cela ne signifie pas nécessairement qu’il doive changer de partenaire commercial, mais qu’il doit modifier les conditions de ses contrats » en n’achetant que des technologies interopérables ou substituables, a expliqué M. McCord.

« Cela permet de réduire les coûts de changement de fournisseur au cas où ils souhaiteraient éventuellement changer de prestataire. En effet, tous les fournisseurs avec lesquels ils travaillent disposeront d’un système compatible, car l’interopérabilité sera intégrée par les fournisseurs afin de répondre aux exigences du contrat », a-t-il ajouté.

M. McCord espère que, dans sa stratégie en matière d’IA, le gouvernement considère « la concurrence comme essentielle dès le départ ».

Éviter le « maplewashing »

Le rapport indique que le gouvernement ne devrait pas répondre au problème en se contentant d’orienter les financements vers les entreprises de télécommunications nationales.

« Sans politique de concurrence et sans réglementation adéquates, l’octroi de fonds publics aux oligopoles nationaux de télécommunications du Canada sans conditions claires en matière d’interopérabilité fondées sur des normes de facto ne ferait que transférer le contrôle du marché à ces entreprises », souligne le rapport.

Il qualifie un tel résultat de « dépendance “maplewashed”, qui reproduit les problèmes structurels du marché actuel avec des performances inférieures ».

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