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La Côte d’Ivoire partage 532 kilomètres de frontière avec le Mali. Le 25 avril 2026, ce voisin a basculé dans la crise la plus grave depuis le coup d’État de 2021 : sept villes frappées simultanément par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) allié au Front de libération de l’Azawad — Bamako, Kati, Gao, Sévaré, Mopti, Bourem, Kidal. Première coordination à cette échelle entre les deux groupes depuis 2012.
À Kati, un kamikaze a fait exploser un véhicule piégé contre la résidence du général Sadio Camara, ministre de la Défense malien. Sa mort a été confirmée le 26 avril par le gouvernement de la junte, qui lui a accordé des funérailles nationales. Le chef de l’État Assimi Goïta a été exfiltré. L’aéroport de Bamako-Sénou a été ciblé.
Le 28 avril, le porte-parole du JNIM, Bina Diarra, a annoncé dans une vidéo en ligne le blocus routier de la capitale : les trois grands axes d’accès progressivement fermés, des camions-citernes en flammes filmés sur la route de Kenieroba. Les 6 et 7 mai, deux villages de la région de Bandiagara ont été attaqués : au moins trente morts, peut-être cinquante selon le collectif de journalistes WAMAPS.
Jean-Hervé Jézéquel, analyste au Crisis Group, a indiqué au Monde que « l’objectif des djihadistes n’est pas de prendre Bamako, mais de changer le rapport de force ». Le 29 avril, le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly, a déclaré que « le dispositif de sécurité à la frontière avec le Mali est fiable ». Une formule défensive, pour un pays qui regarde brûler son voisin du nord.
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Les camions brûlent sur la route d’Abidjan
Le Mali importe 57 % de son carburant via la Côte d’Ivoire, par l’axe Abidjan-Bamako. Depuis le début du blocus, le Critical Threats Project a recensé dix-huit convois de camions-citernes attaqués sur cette route. Des transporteurs ivoiriens. Des pertes commerciales ivoiriennes.
Ce n’est pas la première frappe indirecte. En septembre 2025, le JNIM avait interdit les importations de carburant ivoirien vers les villes maliennes de Kayes et Nioro, provoquant des pénuries locales sans franchir une seule frontière ivoirienne. Le groupe n’a pas besoin d’attaquer Abidjan pour lui faire mal.
Bounkani, Tchologo : le nord oublié
Les régions ivoiriennes du Bounkani et du Tchologo concentrent l’essentiel des incidents depuis 2020. Le Tchologo affiche un taux de pauvreté de 62,8 %. La présence de l’État y était historiquement minimale, et les frontières avec le Burkina Faso restent en partie non délimitées : des négociations ont été engagées en février 2025 avec l’objectif de conclure avant fin juin, mais leur aboutissement demeure incertain.
La chronologie des attaques dessine une pression régulière. Le 13 mars 2016, un commando affilié à Al-Qaïda ouvre le feu sur la plage de Grand-Bassam : dix-neuf morts, dont neuf Ivoiriens. En juin 2020, quatorze soldats ivoiriens sont tués à Kafolo, l’attaque la plus meurtrière de l’histoire récente du pays. En juin 2021, à Tougbo, des engins explosifs improvisés sont utilisés pour la première fois contre des militaires ivoiriens. Trois morts. Un saut qualitatif.
Puis le silence. Jusqu’à la nuit du 24 au 25 août 2025 : à Difita, hameau du département de Téhini à deux kilomètres de la frontière burkinabè, quatre paysans sont tués, une femme grièvement brûlée, des cases incendiées, du bétail emporté. Première attaque meurtrière depuis quatre ans, à sept semaines de la présidentielle d’octobre 2025.
En mars 2026, le général Zoumana Ouattara, commandant de la Zone opérationnelle Nord, a lancé depuis Korhogo un appel à la vigilance, indiquant que « les incidents sécuritaires récurrents dans les régions du Bounkani et du Tchologo confirment que le risque d’infiltration est bien réel ». Depuis février 2026, ces zones sont classées « risque sécuritaire élevé lié au terrorisme » par Washington. Paris les place en catégorie « formellement déconseillées ».
Un réseau démantelé à 230 km d’Abidjan
En février 2025, les services de renseignement ivoiriens ont interpellé à Daoukro un ressortissant burkinabè prénommé Issa D. Sur son téléphone : propagande djihadiste, groupes WhatsApp cryptés, coordination transnationale. Ancien combattant d’une katiba liée au GSIM dans la forêt de Pama, au Burkina Faso.
L’enquête a remonté jusqu’à l’administrateur du groupe : un Malien, Abdoulaye S., ancien cadre de la Katiba Macina, le bras armé peul du JNIM dans le centre du Mali. Ce réseau ne préparait pas d’attentats sur le sol ivoirien. Il recrutait des Ivoiriens pour aller combattre au Sahel. Dans les pays voisins, cette séquence, recrutement local d’abord, attaques locales ensuite, a précédé chaque escalade. Selon Le Monde, le GSIM « a désormais des relais jusqu’dans la moitié sud du pays ».
Daoukro se trouve à 230 kilomètres au nord d’Abidjan.
La frontière nord sans filet
La dernière patrouille conjointe entre l’armée ivoirienne et l’armée burkinabè date de 2021. Depuis le coup d’État de 2022 à Ouagadougou, les relations entre les deux pays ont atteint leur point le plus bas en plusieurs décennies. En janvier 2026, la junte burkinabè a accusé Abidjan d’abriter des groupes armés hostiles au régime. La coopération sécuritaire transfrontalière est suspendue.
Le Burkina Faso est lui-même épicentre d’une crise qui a fait, selon une analyse AFP des données ACLED, 77 000 morts dans l’ensemble du Sahel en 2024. Ses régions des Cascades et de l’Est servent de bases arrière au JNIM pour pénétrer les pays côtiers. Avec 584 kilomètres de frontière largement non surveillée et aucune coordination bilatérale, les groupes armés traversent librement.
À cette rupture s’ajoute le départ des forces françaises. En janvier 2025, Abidjan a annoncé le retrait des troupes françaises. Le camp militaire de Port-Bouët a été officiellement restitué le 20 février 2025. La France maintient environ quatre-vingts soldats sur le territoire ivoirien, en mission de formation et de conseil, contre six cents auparavant. Les capacités de renseignement et de surveillance qui accompagnaient ce déploiement ne se transfèrent pas par décret.
115 000 réfugiés aux portes du nord
En novembre 2025, Le Monde évaluait à environ 90 000 le nombre de réfugiés burkinabè présents en Côte d’Ivoire. Depuis septembre 2025, un afflux malien qualifié d’« inhabituel » s’y est ajouté. Des sources ivoiriennes font état de plus de 115 000 demandeurs d’asile aux frontières nord en début 2026, un chiffre antérieur à la crise malienne d’avril, appelé à croître.
Soixante pour cent des réfugiés burkinabè sont Peuls. Cette communauté est sous double pression : stigmatisée comme suspecte par les forces de sécurité ivoiriennes depuis les premières attaques, et ciblée par les milices d’autodéfense VDP au Burkina Faso. Un rapport d’Equal Access International de 2024 sur les zones frontalières nord documente l’émergence de tensions foncières entre éleveurs peuls et agriculteurs sédentaires, de déplacements forcés et d’une marginalisation économique croissante.
Au Mali et au Burkina Faso, la stigmatisation systématique des Peuls par les forces de sécurité a alimenté le recrutement djihadiste avant l’escalade. Des recherches récentes identifient le même mécanisme à l’œuvre dans le nord ivoirien.
Ce qui tient encore
Depuis 2020, Abidjan a au moins doublé ses effectifs policiers dans le nord, environ 4 000 agents, et triplé ceux de la gendarmerie, portés à environ 10 000. Une Zone opérationnelle Nord, placée sous commandement d’un général d’armée, coordonne les opérations avec l’appui d’un Centre de renseignement opérationnel antiterroriste (CROAT). Des drones et des véhicules modernisés ont été déployés.
Un plan de 49 millions d’euros, engagé entre 2022 et 2025, cible le nord : emploi des jeunes, formation professionnelle, routes, électricité. En 2022, un programme social budgété à près de 3 000 milliards de francs CFA a été conçu avec un focus explicite sur le nord-est. La croissance ivoirienne a atteint en moyenne 6,7 % sur la dernière décennie, des ressources que Bamako et Ouagadougou n’ont plus.
Le rapport de l’International Crisis Group de février 2026 apporte un élément souvent ignoré : l’expansion du JNIM vers les pays côtiers ne résulte pas d’une stratégie planifiée et unifiée, mais d’arbitrages permanents au sein du groupe. Le commandement central redoute l’éparpillement des ressources et doit encore consolider ses bastions sahéliens. L’Institut SWP de Berlin note que le JNIM se concentre à court terme sur des cibles aux capacités sécuritaires plus faibles, le Bénin frappé par 166 attaques en 2023, le Togo qui a connu ses premières attaques significatives.
À Bamako, une junte militaire isolée diplomatiquement affronte une alliance armée qui conteste plus de la moitié du territoire. À Abidjan, un gouvernement élu, des institutions fonctionnelles et une armée en cours de modernisation font face à des incursions frontalières et à des cellules de recrutement. Deux menaces de nature différente, d’échelle différente. La question est de savoir combien de temps l’écart tient.
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