Lapin blanc, lapin rouge: une plongée théâtrale dans le vide

Dans le contexte du Pique-nique théâtral, Satellite Théâtre à Moncton propose une expérience dramatique hors du commun. Un acteur est debout devant l’auditoire et découvre un texte qu’il n’a jamais lu, qu’il doit livrer sur le champ, en créant sa propre mise en scène avec la complicité du public.

La pièce Lapin blanc, lapin rouge de l’auteur iranien Nassim Soleimanpour est présentée cinq soirs par cinq acteurs différents, en français, en anglais et en arabe, à la Salle Bernard-LeBlanc à Moncton. C’est la première fois qu’une compagnie produit ce solo en trois langues différentes dans une même semaine, souligne le directeur artistique de Satellite Théâtre Marc-André Charron. Nassim Soleimanpour a écrit cette oeuvre en avril 2010 alors qu’il ne pouvait pas sortir de son pays, son passeport lui ayant été confisqué. Une façon pour lui de voyager à travers ses mots, un peu comme s’il avait lancé une bouteille à la mer, évoque le directeur artistique. Depuis sa création en 2010, Lapin blanc, lapin rouge a été traduite dans plus d’une vingtaine de langues et jouée plus de 3000 fois un peu partout dans le monde, par certains grands acteurs français, britanniques et américains. C’est la première fois qu’elle est présentée en Acadie.

Jeudi soir, c’était au tour du comédien, auteur et scénariste wolastoqey du Madaswaska, Shayne Michael, de monter sur scène pour défendre ce texte, devant près d’une quarantaine de spectateurs. Une véritable lecture à froid que l’on pourrait comparer à l’art de la performance. Le comédien devient à certains moments prisonnier des mots de l’auteur qui lui donne une série de directives. L’expérience peut être déstabilisante par moment tant pour le public que pour l’interprète, ne sachant pas trop ce qui se produira. En entrevue à l’issue de la représentation, Shayne Michael confie qu’il aime bien l’inconnu, étant curieux de nature.

«J’aime me lancer dans des choses où je ne sais pas nécessairement tout. J’aime apprendre. Même les types d’art que je fais, on dirait que je veux aller plus loin. […] Pour moi, c’est une façon de replonger dans la curiosité d’un enfant qui est innocent, qui ne sait pas vers quoi il s’enligne», a exprimé le comédien.

Ce spectacle représente aussi un retour sur scène pour le comédien qui n’avait pas joué au théâtre depuis dix ans. L’artiste plonge complètement dans le vide, avec pour seul bagage, sa culture et son identité.

«Ce n’est pas une expérience que je pensais vivre un jour, mais je suis content de l’avoir faite parce que j’aime beaucoup cette présence avec le public […] et la vibration.»

L’idée du voyage

Marc-André Charron souligne qu’il a eu envie de produire cette œuvre en discutant avec des amis iraniens. C’est aussi l’idée de faire voyager le public dans un autre type de théâtre et un style de plume que l’on voit un peu moins en Acadie.

«Aujourd’hui, quand on parle de l’Iran, on parle rarement de la beauté de son art, malgré que c’est l’Empire perse et qu’on leur doit des tonnes de choses. Donc, l’envie de montrer le monde de différentes manières. Puis, il y a quelque chose de ludique dans ce jeu-là aussi.»

Par une suite de métaphores parfois fantaisistes et farfelues, notamment, autour du lapin, l’auteur traite de liberté, d’être maître de son destin ou pas, et de prendre sa vie en main, fait remarquer Marc-André Charron. C’est aussi une expérience qui aborde la réalité d’un artiste qui vit dans un régime de dictature théocratique. Contrairement à une grande production, cette fois, on est dans quelque chose de très épuré. Le décor est constitué d’une table et d’une chaise, sans plan d’éclairage.

«C’est vraiment chouette aussi. On est toujours en train de parler de production, puis on se bat avec ces questions-là souvent. Le théâtre, essentiellement, c’est un bon texte, un bon acteur, une table, une chaise, puis on est correct.»

C’est toujours le même texte qui est joué à chacune des représentations, mais par un interprète différent. En plus de Shayne Michael, on retrouve Marshall Button, Ludger Beaulieu, Nada Hammani et la sénatrice Dawn Arnold. Après deux représentations, le directeur artistique précise que même si c’est le même texte, le spectacle est différent d’un soir à l’autre.

«Il n’y a pas de mise en scène, alors les acteurs sont libres. Le show de mardi (Marshall Button) ne ressemblait en rien au show de ce soir. C’est des dynamiques absolument différentes. Le public n’est pas le même […]. On avait un public très participatif ce soir. Mardi, on avait un public peut-être un peu plus sur ses gardes, curieux, mais pas aussi emballé dans sa propre participation.»

Un festin théâtral

Pour son deuxième Pique-nique théâtral, Satellite Théâtre propose des ateliers, cinq spectacles, des auditions ouvertes devant des directeurs de compagnie et des producteurs en télévision, ainsi qu’une table ronde sur la diversité culturelle au théâtre.

«On aime l’image du pique-nique parce que c’est de mettre un paquet de bonnes choses ensemble, puis de partir ensemble au parc, puis se faire un festin. […] On a des activités communautaires, des activités professionnelles, des spectacles, et le public peut venir puis grappiller là-dedans ce qu’il aime, mais c’est d’essayer de faire un rendez-vous annuel qui parle de théâtre, comme on a le FICFA qui parle de cinéma et le Frye qui parle de littérature.»

Le Pique-nique pourrait devenir un prélude à un festival de théâtre. Le directeur artistique mentionne qu’il n’y a pas de festival de théâtre en français dans le sud-est de la province. Éventuellement, il aimerait créer un festival qui rassemblerait le théâtre professionnel et communautaire afin d’en faire un événement le plus accessible possible. Il estime que le théâtre est un art sous-développé au Nouveau-Brunswick et un festival pourrait contribuer à stimuler le secteur, l’intérêt du public et à trouver de nouvelles avenues possibles.

«On essaie de trouver une formule là-dedans. On est comme une gang de sorcières autour de notre chaudron en train d’essayer des affaires et de voir qu’est-ce qui pétille.»

Le Pique-nique théâtre se déroule jusqu’à dimanche et les organisateurs espèrent attirer plus de 500 participants.

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