Aujourd’hui, les IA, demain, les implants cérébraux? Comme tant d’autres secteurs de la tech, l’essor des neurotechnologies nous place face à une question: une industrie aussi gourmande en capitaux, aussi réglementée et aussi lente à maturer peut-elle s’ancrer en Europe? Ou finira-t-elle, comme tant d’autres, par se développer ailleurs? Cette question, c’est aussi au bout du lac qu’elle se pose.
Parmi les principaux pôles d’innovation à Genève, le Campus Biotech a eu la chance de voir quelques bonnes fées se pencher sur son berceau. En 2012, le groupe allemand Merck-Serono décide de vendre son grand site industriel de Sécheron, au nord de la ville de Genève. Deux milliardaires s’allient alors pour racheter le complexe – une opération à 300 millions de francs – et en faire un pôle majeur d’innovation au bout du lac en collaboration avec l’EPFL.
Une promesse presque messianique
Le premier, Ernesto Bertarelli, est l’héritier de la famille Serono, à qui appartenaient historiquement les lieux. L’autre mécène n’est autre que Hansjörg Wyss, fondateur de l’entreprise pionnière de prothèses médicales Synthes, qui a fait fortune en revendant en 2012 son entreprise au géant américain Johnson & Johnson. Devenu milliardaire, il ajoute 100 millions au projet pour créer sur le campus Biotech ce qui deviendra le Wyss Center, destiné à établir un pont entre le monde académique des neurosciences et l’industrie. À la fois centre de recherche et incubateur, avec le statut de fondation à but non lucratif, le Wyss a vocation à porter l’écosystème des neurotechnologies en Suisse romande.
Sa promesse est ambitieuse: «faire entendre les sourds, marcher les paralysés et voir les aveugles».
Dix après la création du Wyss Center, cette vision commence à se concrétiser: neurochirurgie, interfaces cerveau-machine, thérapies médicales à base de neuromodulation; demandez le programme !
Reste toutefois une question que ni les chercheurs ni les investisseurs ne tranchent encore clairement: une industrie aussi nouvelle, aussi gourmande en capitaux, aussi réglementée et aussi lente à maturer que celle des neurotechnologies peut-elle réellement s’ancrer durablement dans une ville européenne – ou finira-t-elle, comme tant d’autres, par se développer ailleurs?
Un terreau fertile
Heureusement, le projet de Hansjörg Wyss de faire de Genève un hub mondial des neurotechnologies n’est pas parti de zéro. Au milieu des années 2010, le bout du lac est déjà un terreau fertile pour la recherche en neurosciences. «Dès les années 1980, le Fonds national a financé beaucoup de jeunes talents dans les neurosciences, rappelle le médecin et neuroscientifique Pierre Magistretti. Cela a permis de créer une masse critique en Suisse romande dans ce domaine.»
Lui-même, ainsi que le neuropharmacologiste Dominique Muller, le psychiatre et neuroscientifique Alexandre Dayer, les neurologues Christian Lüscher et Patrik Vuilleumier, et bien d’autres, vont contribuer à faire de Genève un hub mondial dans les neurosciences fondamentales. Pressentant que ce domaine pourrait devenir un terreau fertile pour le futur du canton, le conseiller d’État genevois Guy-Olivier Segond pousse dans cette direction dans les années 1990, avec la création de la première Semaine internationale du cerveau, qui se tient depuis 1999.
Organisateurs de cet événement, l’Université de Genève et les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) vont ensuite mettre en place un Centre interfacultaire en neurosciences. Composé de pas moins de 60 groupes de recherche des deux institutions, il facilite la recherche clinique en plus de son rôle de coordinateur. Dans les années qui suivent, deux pôles nationaux de recherche (NCCR sur les sciences affectives et les neurosciences psychiatriques), soutenus par le Fonds national, renforcent encore la place de Genève dans les neurosciences.
En 2015, pour prolonger les ambitions du nouveau Campus Biotech dans les neurosciences d’une dimension technologique, Patrick Aebischer, à l’époque patron de l’École polytechnique fédérale de Lausanne et lui-même neuroscientifique, déplace des chercheurs spécialistes des neuroprothèses, comme Stéphanie Lacour ou Olaf Blanke, au Campus Biotech.
L’âge d’or des neurosciences
Au milieu des années 2010, la création du Wyss Center s’inscrit aussi dans un contexte historique précis d’investissements massifs dans la science fondamentale pour percer les mystères du cerveau. Les États-Unis de Barack Obama lancent leur Brain Initiative, juste après que l’Europe a mis un milliard d’euros pour son Human Brain Project. L’un des leaders du projet européen, le professeur de l’EPFL Henry Markram, déménage d’ailleurs lui aussi avec ses équipes de Lausanne au Campus Biotech pour poursuivre la construction de vastes atlas cellulaires montrant les actions et les interactions des cellules cérébrales au niveau biologique.
La présence de cet environnement de chercheurs permet aux 41 neuroscientifiques, ingénieurs et juristes en droit des brevets du Wyss Center de démultiplier leurs capacités, avec plus de 150 collaborations. Ils bénéficient aussi d’outils de pointe exceptionnels. Le Wyss Center dispose ainsi, dans son centre d’imagerie ALICe, d’un instrument rarissime: un microscope à feuillet de lumière qui découpe optiquement, et non physiquement, les échantillons, sans les endommager. Cela permet de construire des images tridimensionnelles des tissus cérébraux avec une résolution au neurone près. Ces cartes très précises du cerveau et des projections neuronales sont précieuses pour aider à comprendre l’origine des troubles neurologiques ou psychiatriques.
Les atlas de la motricité
En 2022, la quête de cette compréhension dynamique des interactions dans le cerveau s’enrichit d’une IRM fonctionnelle d’une puissance exceptionnellement élevée (7 teslas). Les chercheurs peuvent ainsi localiser les activations cérébrales en réponse à un stimulus ou à une action demandée. Grâce à des collaborations avec des chercheurs comme Adrien Roux, du Laboratoire de génie tissulaire à la Haute École du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia), les neurotechnologistes du Wyss ont accès à des modèles vivants de sous-parties de cerveau reconstruites en laboratoire et appelées organoïdes.
Ces investissements dans les neurosciences vont permettre des progrès considérables dans la compréhension des mécanismes à l’œuvre dans le cerveau. «En particulier, la cartographie des zones responsables des diverses fonctions cérébrales va être extrêmement approfondie», souligne Tracy Laabs, directrice de l’innovation et des partenariats stratégiques du Wyss Center.
À titre d’exemple, la neuroscientifique Anne-Lise Giraud a découvert à la fin des années 2010, dans son laboratoire de l’Université de Genève, un signal spécifique dans le cerveau des personnes dyslexiques. Cette découverte, publiée en 2020, ouvrait la possibilité de stimuler ces zones de façon non invasive (stimulation transcrânienne à courant alternatif) pour aider à corriger les troubles de la lecture de façon précoce. Comme beaucoup, cette idée va cependant avoir du mal à opérer la transition du monde académique vers l’industrie.
Le réveille-matin Elon Musk
C’est un autre symbole qui va servir de réveille-matin au domaine des interfaces cerveau-machine et des neurotechnologies les plus avancées. En 2016, moins d’un an après l’inauguration du Wyss Center, le patron de Tesla et SpaceX Elon Musk annonce avoir lancé sa propre entreprise pour concevoir l’implant cérébral du futur: Neuralink.
S’agissant de Musk, les investisseurs comme les industriels deviennent soudain beaucoup plus attentifs au domaine émergent des neurotechnologies. D’autant que les approches pharmaceutiques pour soigner les maladies du cerveau avec des molécules ont montré leurs limites. La barrière hémato-encéphalique est difficile à passer pour la plupart des molécules, notamment celles issues de biotechnologies, qu’il faut alors surdoser, au risque d’effets secondaires délétères.
Dans ces conditions, qui sait si des technologies interagissant directement avec le système nerveux n’offrent pas des alternatives efficaces? Après tout, il existe déjà deux exemples commerciaux d’interfaces entre le système nerveux et des dispositifs électroniques: la stimulation profonde, qui corrige les symptômes de tremblement de la maladie de Parkinson, et les implants cochléaires, qui restaurent l’ouïe des personnes atteintes de surdité profonde.
Les concurrents suisses de Neuralink
Ces éléments historiques sont importants pour comprendre la place stratégique qu’occupe, une décennie après sa création, le Wyss Center pour les neurotechnologies. Et, par conséquent, pour le futur de l’économie de l’innovation à Genève.
«Au cours de ces 11 dernières années, j’ai vu ce qui était un domaine de recherche devenir une industrie», résume Tracy Laabs, responsable de l’innovation et des partenariats stratégiques du Wyss. Cette neuroscientifique diplômée de Cambridge a rejoint l’institution genevoise dès ses débuts, après quelques années à évaluer des projets de neurotechnologies pour la DARPA, la puissante agence de financement de la recherche de l’armée américaine.
Rien n’illustre sans doute autant cette transition que le cas d’Ability Neurotech, une start-up créée l’an dernier après neuf ans de recherche au Wyss Center. Ability s’apprête à commercialiser un implant cérébral en concurrence frontale avec celui de Neuralink. Et une dizaine d’autres start-up, issues du Wyss Center ou collaborant avec lui, élargissent le champ des applications des neurotechnologies.
Un bijou d’interface cerveau-machine
Commençons par Ability. Le premier directeur du Wyss Center était John Donoghue, chercheur américain pionnier des interfaces cerveau-machine. Avec l’initiative BrainGate, il avait construit au début des années 2000 le premier implant permettant à des patients tétraplégiques de contrôler une souris d’ordinateur, puis un bras robotique, à partir des signaux d’intention captés dans leur cerveau.
Pour spectaculaires qu’aient été ces premiers résultats, ils restaient limités par la technologie. Les premiers implants cérébraux étaient par exemple reliés à des fils qui sortaient du crâne des patients, avec, outre l’inconfort et les risques d’infection, des problèmes de bande passante, tant la quantité de signaux à capter dans le cerveau est gigantesque.
Rien à voir avec le bijou de technologie que me fait découvrir Rotem Kopel, l’entrepreneuse qui a fait passer Ability du projet de recherche initié par John Donoghue à une entreprise. «Ability dispose d’un implant complet. D’un côté, il est équipé de 128 électrodes pour enregistrer de l’ordre de 30’000 signaux électriques émis chaque seconde dans le cerveau, explique-t-elle. De l’autre, nos logiciels interprètent les intentions motrices du cerveau pour les transformer en actions.»
Communication laser sans fil
À ce jour, seules deux entreprises dans le monde sont parvenues à des résultats comparables, toutes deux américaines: Synchron, en 2023, et Neuralink, en 2024. «Nous avons l’ambition d’être la troisième entreprise à proposer un implant cérébral chronique (autrement dit installé de manière durable, ndlr.)», affirme Rotem Kopel. La compétition est féroce et dans ce ménage à trois, Ability mise sur une stratégie singulière – et publie à ce jour très peu dans les revues scientifiques.
La méthode retenue, dite d’électrocorticographie (ECoG), consiste à placer des électrodes directement à la surface du cerveau, seule façon d’obtenir un signal de bonne résolution spatiale. Comme Neuralink, la pose nécessite de découper une portion de calotte crânienne pour introduire les électrodes, avant de refermer – alors que Synchron a opté pour une procédure mini-invasive où les électrodes sont introduites jusqu’à la surface du cerveau via la veine jugulaire.
Mais contrairement à Neuralink, le dispositif d’ECoG conçu par Ability ne nécessite pas que les électrodes pénètrent à l’intérieur du cortex. «C’était important pour nous, explique Rotem Kopel. Certes, des électrodes placées en profondeur peuvent être plus précises dans l’enregistrement de l’activité neuronale, mais nous ne voulions pas risquer de créer des cicatrices dans le cerveau.»
L’unité principale de l’implant, auxquelles sont reliées les électrodes, est placée directement au contact du crâne, sous la peau. «Il ne fait que 4,5 millimètres d’épaisseur et se recharge par induction, si bien qu’il n’a pas besoin de changement de batteries et peut durer des années», précise Rotem Kopel.
Là où l’implant d’Ability se distingue, c’est qu’il dispose d’une technologie unique de communication sans fil à partir de quatre lasers, qui permet de transmettre 50 mégabits par seconde d’informations à un ordinateur externe. Ce choix de conception permet de transmettre une quantité phénoménale de données en temps réel. Par contraste, Neuralink a opté pour une transmission Bluetooth, limitée à 1 mégabit par seconde.
Une aiguille dans une meule de foin
Interpréter les signaux cérébraux comme des actions — bouger les doigts d’un bras robotique, activer une prothèse, contrôler un exosquelette ou un contrôleur de jeu vidéo… — revient à chercher une aiguille dans une meule de foin. Il faut disposer de données en quantité suffisante, d’où l’importance du débit de transmission.
C’est d’autant plus crucial qu’Ability a fait le choix de l’électrocorticographie, avec des électrodes en surface du cerveau, de sorte que les données générées sont à la fois moins précises et plus spatialement étendues qu’avec des électrodes implantées dans le cortex. La masse de données à analyser est gigantesque et nécessite un ordinateur externe puissant.
En temps réel, le logiciel conçu par Ability extrait de ce signal les informations liées à un type particulier de neurones, les longs motoneurones, chargés d’acheminer l’influx nerveux du cerveau jusqu’aux muscles effecteurs. L’objectif: en déduire l’action précise que souhaite entreprendre la personne implantée.
Mais reste la question essentielle: pour quoi faire?
Les mouvements de la parole
Dans le cas d’Ability, l’objectif premier est de rendre la parole à ceux qui l’ont perdue. À partir d’intentions de mouvement? «Il existe différents niveaux de conduite de la parole dans le cerveau, répond Rotem Kopel. Il y en a à des niveaux profonds, comme le langage conceptuel ou la mémoire, mais la dernière partie de la conduite de la parole est très motrice et se joue au niveau des neurones qui contrôlent les muscles du larynx, de la langue, des lèvres, etc.»
Ability cherche, parmi les signaux qu’elle capte, ceux des motoneurones qui contrôlent la centaine de muscles impliqués dans la parole. À partir de là, ses logiciels identifient des phonèmes, qu’ils regroupent en mots puis en phrases. Le temps de traitement implique une certaine latence, mais Rotem Kopel estime «pouvoir parvenir à un rythme de 80 mots par minute, quand le débit normal d’une personne est de 120 mots par minute». L’entreprise prévoit que la parole des patients soit communiquée via un message texte ou un avatar.
Étant donné que les signaux capturés par l’implant d’Ability proviennent de neurones moteurs entraînés par l’apprentissage de la parole, ils ne s’appliquent pas aux personnes muettes de naissance ou n’ayant jamais développé la faculté de langage, mais à celles qui ont perdu la parole pour des raisons neurologiques, que ce soit à la suite d’une atteinte cérébrale, d’une paralysie ou d’une maladie neurodégénérative telle que la sclérose latérale amyotrophique (SLA).
Le temps des essais cliniques
Il s’agit toutefois désormais de prouver que le dispositif fait ses preuves. C’est la raison pour laquelle, après avoir dérisqué sa recherche scientifique grâce au Wyss Center, Ability est aujourd’hui entrée dans la phase critique des essais cliniques et de la régulation. L’entreprise a déjà procédé à une première implantation chez un patient atteint de SLA aux Pays-Bas, avec un implant simplifié par rapport au sien, afin de valider ses logiciels d’interprétation.
«Ce patient est encore capable de communiquer par des clignements de paupières, ce qui nous a permis de comparer ce que nous interprétons avec ce qu’il veut vraiment dire», précise Rotem Kopel.
Cette étape sera suivie, en mars 2026, d’un second essai, au cours duquel l’implant d’Ability sera installé de manière temporaire à l’occasion d’opérations de chirurgie cérébrale à Munich et à Tel Aviv. On n’ouvre pas la boîte crânienne à la légère. Ces essais visent à tester la procédure chirurgicale avant l’installation d’implants durables pour restaurer la parole chez des patients en Autriche et aux Pays-Bas à partir de la mi-2026.
De la difficulté d’être suisse
Difficile de prédire les résultats de ces essais cliniques, bien sûr. Mais Rotem Kopel fait face à un problème plus immédiat, qu’elle résume ainsi: «Chaque fois que nous parlons à des investisseurs, on me répond: vous n’y arriverez jamais ici. Les neurotechnologies, c’est aux États-Unis que cela se passe.»
On sait que le financement de l’innovation à Genève, en Suisse et en Europe bute sur la question du manque d’investissement privé. C’est vrai pour toutes les start-up, mais cela se complique encore pour les neurotechnologies, car les rares fonds spécialisés dans cette industrie émergente sont situés aux États-Unis.
Pourtant, les arguments économiques ne manquent plus. Dans un rapport de 2024 qui a circulé dans le milieu, la banque Morgan Stanley s’interrogeait sur la possibilité que les interfaces cerveau-machine constituent le prochain eldorado des technologies médicales. Elle y répondait positivement, avec un marché total adressable estimé à 400 milliards de dollars par an aux États-Unis.
«Il faut naturellement se méfier de telles prévisions, mais incontestablement, le domaine des neurotechnologies a éveillé l’attention des investisseurs comme des industriels», indique Tracy Laabs.
Netflix dans la tête?
De ce point de vue, Nicolas Vachicouras, directeur de Neurosoft Bioelectronics — une autre société incubée au Wyss Center, qui développe des interfaces cerveau-machine — souligne que «l’intérêt pour les neurotechnologies a fortement augmenté après qu’Elon Musk a déclaré que les interfaces cerveau-machine remplaceraient un jour les smartphones. Du coup, pour les investisseurs américains, l’intérêt pour les neurotechnologies est moins médical que purement numérique.»
En d’autres termes, il est plus facile de vendre aux investisseurs un futur où l’on projetterait une série Netflix ou consulterait ChatGPT directement dans sa tête que la réhabilitation de patients paralysés ou accidentés.
Ni Nicolas Vachicouras chez Neurosoft ni Rotem Kopel chez Ability n’écartent ces débouchés grand public, aussi lointains qu’incertains. Mais, comme les autres start-up du Wyss Center, ils se concentrent sur des applications médicales beaucoup plus immédiates – et utiles.
Créée en 2020, Neurosoft développe ainsi des interfaces humain-machine sur la base de technologies d’électronique souple développées dans le laboratoire du Centre de neuroprothèses de l’EPFL dirigé par Stéphanie Lacour – également vice-présidente de l’école polytechnique depuis 2025.
Une fleur sous le crâne
«Notre technologie se situe entre les bonnets de l’électroencéphalogramme, qui restent à l’extérieur du crâne, et les implants qui placent des électrodes profondément dans le cerveau, poursuit Nicolas Vachicouras. Les premiers captent des signaux provenant du cerveau qui sont mille fois plus faibles que ceux du cœur lorsqu’ils sortent du corps, et restent très imprécis. Les seconds risquent de détruire des neurones. Et si leur résolution est élevée, elle se concentre sur un petit volume, alors que les signaux intéressants concernent souvent plusieurs régions du cerveau».
Les implants de Neurosoft sont munis de 128 électrodes placées, comme ceux d’Ability, à la surface du cerveau. L’ensemble du dispositif est biocompatible – or pur pour la partie électronique, platine pour les connexions et silicone pour la structure –, et se déploie à plat et en corolle après avoir été inséré via un mince orifice percé dans le crâne, comme une fleur. Il s’agit par là de minimiser l’ampleur de l’intervention chirurgicale nécessaire à son installation.
Un tel dispositif n’a pas vocation à être employé à la légère: les premières applications de Neurosoft sont médicales et concernent la prise en charge de l’épilepsie résistante.
«Chez environ un tiers des patients souffrant de cette maladie, les médicaments ne fonctionnent pas, explique Nicolas Vachicouras. Cela nécessite une intervention chirurgicale au cours de laquelle la zone impliquée dans l’épilepsie est retirée, ce qui crée des cavités. En raison de ces formes, les électrodes rigides du marché peinent à distinguer, pendant l’opération, les tissus sains de ceux qui provoquent l’épilepsie. En se conformant à ces cavités et en identifiant les signaux propres à la signature électrique de l’épilepsie, notre implant permet aux chirurgiens d’effectuer cette distinction. Ils s’assurent ainsi d’avoir retiré tous les tissus impliqués, ce qui évite une seconde intervention.»
La quête des degrés de liberté
Pour l’entrepreneur, cette application d’assistance aux neurochirurgiens présente l’avantage d’être immédiate, puisque le marché existe déjà avec des électrodes rigides. Comme l’utilisation de l’implant de Neurosoft ne dure que le temps de l’intervention, cela a également permis d’en valider la sécurité ainsi que la qualité de la captation et de l’interprétation des signaux par les logiciels.
Mais, comme Ability, Neurosoft voit plus loin et entend capter des intentions de mouvement nécessaires à la marche ou à la préhension, afin de les restaurer chez des personnes paralysées ou de leur permettre de contrôler des machines, comme des ordinateurs. «Là, l’enjeu, ce sont ce que l’on appelle les degrés de liberté», poursuit Nicolas Vachicouras.
De fait, les entreprises et les chercheurs concurrents parviennent aujourd’hui à capter des signaux suffisants pour effectuer un clic ou déplacer un curseur sur un écran. «Mais si vous pensez au corps humain, ce sont au moins 85 degrés de liberté qui sont nécessaires pour recréer les mouvements d’un membre. C’est là qu’avoir des interfaces couvrant plusieurs régions du cerveau impliquées dans ces mouvements devient intéressant. Notre objectif est d’atteindre 50 degrés de liberté.»
Si cette ambition n’est plus irréaliste au regard des progrès des neurotechnologies, elle ne devrait toutefois pas se concrétiser avant la prochaine décennie. D’ici là, la présence de l’entreprise au Campus Biotech lui a permis d’identifier une autre opportunité.
Le relais de croissance des acouphènes
«Grâce à une étude menée en 2025 par des chercheurs de l’EPFL, nous nous sommes rendu compte que les acouphènes sévères ont pour cause une hyperactivité du cortex auditif, autrement dit une origine neurologique», affirme Nicolas Vachicouras. On estime que 120 millions de patients dans le monde sont confrontés à ce trouble particulièrement pénible.
«Dans ce cas, nous ne voulons pas lire les signaux du cerveau, mais en quelque sorte les écrire. Grâce aux études menées par l’EPFL, nous avons identifié les zones que nous souhaitons stimuler électriquement pour réduire l’intensité des acouphènes en modulant l’activité électrique du cortex», précise le directeur de Neurosoft.
L’idée de ne plus «lire» dans le cerveau, mais d’y «écrire» à l’aide de dispositifs électroniques de neurostimulation ou de neuromodulation présente un potentiel considérable. Sans aller jusqu’aux projets futuristes d’Elon Musk consistant à visionner une série Netflix dans le cerveau, la neuromodulation est susceptible de soigner des troubles comme les acouphènes et, peut-être demain, des maladies psychiatriques telles que la dépression ou le stress post-traumatique.
Mais entre la promesse technologique et l’émergence d’une véritable industrie, le chemin reste étroit. Essais cliniques longs, procédures réglementaires complexes, besoins de financement massifs: pour nombre de ces jeunes entreprises, la réussite scientifique ne garantit en rien la survie économique.
Un aimant à neuro-start-up
L’expertise acquise par le Wyss Center avec Ability ou Neurosoft — tant dans le développement technique que dans les questions de régulation, de partenariats cliniques, etc. — lui permet désormais de structurer un écosystème rassemblant une dizaine de start-up.
Certaines sont des spin-off issues de recherches internes, comme Clee Medical et ses technologies d’imagerie pour la neurochirurgie. De son côté, BrainScape développe un électroencéphalogramme sous-cutané pour détecter les signes avant-coureurs des crises d’épilepsie. Dataflight commercialise une plateforme qui prépare les mégadonnées issues d’instruments comme ALICe pour des analyses par intelligence artificielle.
À ces spin-off s’ajoutent des start-up issues d’autres centres de recherche qui, à l’instar de Neurosoft, viennent chercher le soutien des experts du Wyss Center. C’est par exemple le cas de dEEGtal Insights. Issue de recherches menées à l’Université de Genève et aux HUG, cette entreprise a développé une intelligence artificielle pour détecter de manière précoce les marqueurs discrets de l’épilepsie qui échappent souvent aux examens traditionnels.
Fondée par des chercheurs zurichois, MindMetrix a également rejoint le Wyss Center afin de poursuivre le développement d’une nouvelle technique de neurofeedback s’appuyant sur la mesure de la dilatation de la pupille. C’est aussi le cas de Dandelion Science, qui a conclu un accord avec le Wyss Center pour développer de la neuromodulation guidée par l’IA, dans les troubles neurologiques et psychiatriques.
L’effet cluster
On le voit à travers ces exemples, toutes ces entreprises ne produisent pas des dispositifs aussi spectaculaires que les interfaces cerveau-machine d’Ability ou de Neurosoft. «C’est caractéristique de l’émergence d’une nouvelle industrie. D’un côté, vous avez les chercheurs d’or et, de l’autre, les fabricants de pelles et de pioches», commente Tracy Laabs – et historiquement, ce sont surtout les seconds qui ont fait fortune.
Il existe d’infinis débats pour savoir qui seront, au bout du compte, les vainqueurs de cette ruée vers l’or des neurotechs. Mais la réalité est que ces entreprises se font la courte échelle. C’est le fameux effet «cluster», tant recherché, parce qu’à l’exemple de la Silicon Valley, il crée un bassin de savoir-faire ainsi que des ressources humaines et physiques proches, propices à l’innovation.
L’émergence d’un écosystème dynamique était le pari du Wyss Center, et il est en passe d’être réussi. D’autres projets de recherche sont venus s’y greffer, par exemple dans le diagnostic des maladies neurodégénératives, dans la stimulation transcrânienne de la mémoire, ou encore sur le rôle des neurones du fameux axe cerveau-intestin. Autant de futures entreprises potentielles et, pour Genève, la promesse d’une industrie de forte croissance qu’elle a intérêt à choyer.
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