Pourquoi ceux qui fabriquent l’IA limitent la technologie pour leurs propres enfants

L’intelligence artificielle (IA) conversationnelle s’installe de plus en plus tôt dans le quotidien des enfants, sous des formes parfois insoupçonnées des parents. Mais certains qui développent ces technologies choisissent d’en tenir leurs propres enfants à distance. C’est ce paradoxe que relève Dana Suskind, chirurgienne pédiatrique et chercheuse spécialiste du développement cérébral infantile, dans une tribune publiée par The Atlantic.

L’IA est déjà présente dans la vie des plus jeunes : peluches connectées présentées comme de véritables « meilleurs amis », mise à jour de l’assistant vocal Alexa d’Amazon en chatbot complet reposant sur la même technologie que ChatGPT. Un enfant demandant une information sur un animal, une blague ou une histoire pour s’endormir peut ainsi se retrouver, sans que ses parents en aient toujours conscience, à interagir socialement avec un grand modèle de langage (LMM). 

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Or, comme le rappelle l’auteure de la tribune, ce sont précisément les échanges dits de « service et retour » avec un adulte : la réponse à un cri, à une sollicitation d’attention, etc, qui construisent les circuits neuronaux à l’origine du langage, de l’apprentissage et de l’équilibre émotionnel de l’enfant. 

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Dana Suskind avance que l’IA générative pourrait être la première technologie de l’histoire suffisamment sophistiquée pour imiter ces interactions, au risque de priver les enfants des imperfections, malentendus et « réparations » jugés essentiels à la construction de la résilience et de la régulation émotionnelle.

Les cadres de la tech américaine tiennent leurs enfants éloignés de l’IA

C’est dans ce contexte que l’auteure pointe le comportement de certains cadres et dirigeants de la tech, qui limiteraient l’exposition de leurs propres enfants à ces outils, au profit d’autres jeux. Il cite les propos de Jack Clark, cofondateur du laboratoire d’intelligence artificielle Anthropic (qui développe le chatbot Claude), qui a confié redouter l’idée que sa fille ait un accès « sans filtre » à l’algorithme de YouTube. « J’ai la vision classique, typique d’un cadre de la tech californienne, qui consiste à ne pas vouloir trop de technologie autour des enfants », a-t-il ajouté.

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Dana Suskind établit un parallèle avec l’histoire de l’alimentation ultra-transformée, dont l’essor au XXe siècle a d’abord permis de réels progrès sanitaires, avant que les industriels ne développent des produits conçus pour maximiser l’appétence plutôt que la nutrition. Elle observe qu’un mécanisme social similaire s’était alors mis en place : les familles les plus aisées ont été les premières à se détourner de ces produits ultra-transformés dès que leurs risques sont devenus visibles, quand les foyers les plus modestes y sont restés davantage exposés, notamment pour des raisons de coût.

Un phénomène comparable pourrait selon lui se dessiner autour de l’IA. Dana Suskind cite des données du Pew Research Center indiquant que les adolescents issus de foyers à revenus modestes sont plus enclins que les autres à recourir aux chatbots pour faire leurs devoirs. Elle redoute qu’à terme, l’interaction humaine authentique devienne un privilège réservé aux familles les plus favorisées, à mesure que les technologies conversationnelles se généralisent dans les foyers les moins équipés pour s’en prémunir. Aucune étude à grande échelle sur les enfants ayant grandi avec ce type d’interactions n’existe à ce jour, précise-t-elle.

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