(Kinshasa) – Les autorités de la République démocratique du Congo harcèlent et arrêtent arbitrairement un nombre croissant de journalistes, d’activistes et de membres de l’opposition politique, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
La répression des voix critiques intervient dans un contexte d’occupation de l’est de la RD Congo par le groupe armé M23 soutenu par le Rwanda et de tensions politiques autour d’un éventuel amendement de la Constitution qui permettrait au président Félix Tshisekedi de rester en fonction au-delà de la limite de deux mandats. Félix Tshisekedi a récemment évoqué la révision constitutionnelle lors d’une conférence de presse télévisée à l’échelle nationale le 6 mai 2026.
« Les citoyens congolais ont le droit d’exprimer leurs opinions et leurs préoccupations sans crainte de répression, mais dans les faits, cela devient de plus en plus difficile », a déclaré Philippe Bolopion, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Les autorités congolaises devraient mettre fin aux restrictions des droits à la liberté d’expression et de manifestation et veiller à ce que toute personne en RD Congo puisse exprimer ses opinions pacifiques sans faire l’objet de harcèlement, d’arrestation arbitraire ou de détention. »
Entre janvier et mai 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens avec six représentants de la société civile, huit activistes de l’opposition et deux journalistes en RD Congo au sujet des restrictions croissantes des droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique.
Le 24 mars, dans la capitale, Kinshasa, la police a lancé des gaz lacrymogènes et fait usage de la force contre les manifestants qui défilaient pacifiquement pour dénoncer les changements constitutionnels proposés, selon des rapports de médias et des représentants du parti d’opposition Engagement pour la Citoyenneté et le Développement (ECiDé), qui étaient présents à la manifestation.
Deux représentants d’ECiDé ont indiqué que la police avait arrêté 15 membres de l’opposition et manifestants et les avait conduits au poste de police du district de Matete, avant de relâcher cinq d’entre eux et de déférer les autres devant le procureur. Ces 10 personnes ont été libérées le lendemain dans la soirée.
Deux journalistes ont expliqué qu’ils avaient dû se cacher après que des agents du renseignement se sont présentés à leurs appartements pour les arrêter à la suite de déclarations critiques vis-à-vis de la politique du gouvernement, notamment de la possibilité d’un amendement constitutionnel pour étendre le nombre de mandats présidentiels.
La RD Congo est engagée dans un conflit armé dans l’est de son territoire contre les forces gouvernementales rwandaises et le groupe armé M23 responsable d’abus, qui s’est emparé de villes importantes en 2025. À mesure que les hostilités se sont intensifiées, les autorités congolaises ont de plus en plus ciblé des individus qu’elles accusaient de collusion avec le M23 et d’autres groupes armés d’opposition.
Le 9 janvier, des agents de l’Agence nationale de renseignements (ANR) ont arrêté Jordan Saidi Atibu, coordinateur de la succursale de Kisangani de l’Observatoire d’actions parlementaire et gouvernementale. Ce groupe a été créé à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu, plusieurs années avant que le M23 ne prenne le contrôle de la ville en février 2025. Selon une source crédible, l’ANR a interrogé Jordan Atibu en raison de sa nomination à la tête du mouvement. Il a passé 40 jours dans une cellule sans accès à la lumière, avant d’être libéré.
Le 3 mars, trois agents du renseignement ont arrêté Serge Sindani, journaliste et directeur de Kis24.info, et l’ont interrogé sur ses liens avec le M23 et l’Alliance Fleuve Congo, la coalition politico-militaire dont fait partie le M23. Il a été détenu pendant 10 jours sans chef d’accusation.
Un précédent rapport de Human Rights Watch a documenté 17 cas de disparitions forcées de personnalités politiques et de défenseurs des droits humains, dont beaucoup ont été retrouvés, parfois des mois plus tard, en détention dans les locaux du Conseil national de cyberdéfense (CNC). Le CNC, aux côtés de la Police nationale congolaise et de la Garde républicaine du président, a procédé à des arrestations et des détentions arbitraires.
Sur ces 17 personnes, 9 ont été libérées et 8 sont toujours en détention. Parmi elles, deux hommes, Aubin Minaku, ancien président de l’Assemblée nationale en tant que représentant du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) à l’époque du président Joseph Kabila, et Emmanuel Shadary, secrétaire permanent du PPRD, sont détenus par le CNC depuis le 18 janvier 2026 et le 16 décembre 2025, respectivement. Les six autres individus ont été transférés hors des locaux du CNC mais restent en détention, et cinq d’entre eux attendent d’être jugés pour insulte à l’État ou complicité avec le M23.
Le 9 mars, le Tribunal de paix de Kinshasa/Ngaliema a condamné Parole Kamizelo, un autre membre du PPRD arrêté par des agents du CNC le 6 décembre 2025 pour « offense au Chef de l’État ». L’avocat de Parole Kamizelo a déclaré que, selon lui, les accusations étaient motivées par des considérations politiques et qu’il avait fait appel.
Des membres des partis d’opposition Action pour la démocratie et le développement au Congo et Ensemble pour la République ont signalé des attaques contre leurs sièges, même s’il a souvent été difficile d’établir une responsabilité directe.
Le coordinateur provincial à Kinshasa du parti Ensemble pour la République a déclaré que, dans la nuit du 21 au 22 février, à Kimbanseke, une municipalité de Kinshasa, des jeunes s’identifiant comme des partisans du principal parti gouvernemental, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, ont vandalisé le siège du parti d’opposition. Human Rights Watch a analysé une vidéo dans laquelle des jeunes entonnaient des chants qui indiquaient clairement leur appartenance au parti gouvernemental, tandis qu’ils enlevaient une banderole soutenant le dirigeant du parti d’opposition.
Les organisations de la société civile à travers le pays font face à une répression croissante pour avoir critiqué la gestion des services publics par le gouvernement, a déclaré Human Rights Watch. Les autorités ont harcelé, arrêté arbitrairement et détenu des manifestants lors de plusieurs manifestations organisées par le mouvement citoyen Lutte pour le Changement (Lucha). Le 9 mai, un tribunal militaire a reconnu coupables trois membres de Lucha accusés d’atteinte à la sûreté de l’État ; ils ont été condamnés à deux mois de prison avant d’être libérés car ils avaient déjà purgé leur peine après avoir organisé en mars une manifestation pacifique pour dénoncer la pénurie d’eau potable à Bunia, dans la province de l’Ituri. Le 20 janvier, la police a arrêté et détenu quatre activistes de Lucha pour avoir organisé une manifestation pacifique contre l’insécurité croissante à Kalemie, dans la province du Tanganyika. Ils ont été libérés le jour même.
À Matadi, dans la province du Kongo Central, les autorités ont détenu 10 manifestants pendant plusieurs heures après leur participation à une manifestation le 23 mars pour exiger l’accès à l’électricité, a raconté un manifestant qui était présent.
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, tous deux ratifiés par la RD Congo, interdisent l’arrestation et la détention arbitraires et protègent les droits de chaque personne à la liberté d’expression, d’association, de réunion pacifique et à un procès équitable.
« La répression croissante en RD Congo devrait être considérée comme un signal d’alarme urgent alors que le climat politique s’échauffe », a conclu Philippe Bolopion. « Les autorités devraient cesser de harceler et d’intimider les journalistes, les membres de l’opposition et les activistes de la société civile, libérer ceux qui sont détenus à tort et promouvoir un environnement dans lequel chacun peut contester de façon libre, ouverte et sûre les opinions du gouvernement. »
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