Dieppe pourrait bientôt accueillir sur son territoire une deuxième école publique anglophone. Et surtout, pour la première fois, les élèves anglophones de niveaux intermédiaire et secondaire n’auraient plus à quitter Dieppe, ce qui suscite des inquiétudes chez plusieurs intellectuels et Dieppois.
Un début d’après-midi de semaine, une vingtaine de personnes s’entassent dans le petit Ziryab Culture Café, au cœur de la municipalité.
Le département de sociologie et de criminologie de l’Université de Moncton organise un premier Café de réflexion
. Le thème est vaste : la place de la langue française à Dieppe, cette municipalité qui s’affiche comme étant la plus grande ville acadienne du monde.
Au bout de plusieurs minutes d’exposé, Mathieu Wade, professeur de sociologie, aborde le cas de cette nouvelle école anglophone.
Le professeur de sociologie de l’Université de Moncton, Mathieu Wade, lors du « Café de réflexion ».
Photo : Radio-Canada
Une autre décision dommageable, puis celle-là, je pense, de façon encore plus durable, c’est l’emplacement des écoles
, lance-t-il, ton calme et feuilles à la main.
Le professeur, qui se présente comme un Dieppois de toujours, craint qu’une telle école ne vienne angliciser encore davantage la municipalité, en attirant des familles qui n’auront pas à se soucier du français et pourront profiter de la proximité d’une école intermédiaire ou secondaire de langue anglaise.
La question, c’est : est-ce qu’ouvrir une école, ça ne fait que répondre à une demande ou ça en crée une nouvelle? Donc, est-ce que, par cette construction-là, à accélérer l’anglicisation de Dieppe?
Dieppe dispose actuellement d’une école anglophone pour les élèves de la maternelle à la 5e année, fréquentée par plus de 800 élèves. L’École Lou McNarin pourrait être soulagée d’une partie de sa charge grâce à l’ouverture d’un nouvel établissement scolaire de langue anglaise.

L’École primaire Lou McNarin à Dieppe.
Photo : Radio-Canada
Une anglicisation déjà bien entamée
Les données des derniers recensements de Statistique Canada témoignent d’un certain recul du français à Dieppe.
En 2001, environ 77 % affirmaient avoir le français comme langue maternelle. Vingt ans plus tard, cette proportion a chuté et atteint environ 68 %.
La Ville de Dieppe, inquiétée par la situation, s’est dotée d’une stratégie en mars pour aider à la vitalité du français.
Devant les yeux de la ministre
Le ministère de l’Éducation semble être un ministère qui ne respecte absolument pas la territorialité des langues, parce que c’est l’idée « là où le nombre le justifie »
, affirme Mathieu Wade devant la petite foule du café arabe.
On estime qu’une école francophone à St. Stephen, à Woodstock, à Sussex équivaut à une école anglophone à Dieppe ou à Shediac
, poursuit-il.
À quelques mètres du professeur se trouve la ministre de l’Éducation, Claire Johnson.
Elle écoute attentivement son discours, puis une bonne partie de la discussion ouverte, avant d’intervenir.
On travaille avec les municipalités pour savoir où est le meilleur endroit pour ces écoles-là. Fait que moi, quand j’ai entendu parler de ce café-là, c’était l’occasion parfaite de venir parler justement de la municipalité. Nous, on va pas construire une école dans une municipalité qui la veut pas
, dit Claire Johnson.

Claire Johnson, la ministre de l’Éducation, s’est présentée au « Café de réflexion »
Photo : Radio-Canada
Selon la ministre, il est question d’une école qui pourrait accueillir 1200 élèves de la maternelle à la 12e année.
À ce stade ici, nous savons qu’il y a des anglophones sur place qui ont besoin de voyager tout de suite à l’extérieur de Dieppe pour se rendre à l’école secondaire. Fait qu’ils se rendent à l’école Moncton High, puis la demande est là pour une école anglophone
, a expliqué la ministre lors d’une entrevue à la suite de l’événement.
Une école d’immersion?
Parmi la foule réunie au café, plusieurs évoquent des craintes pour l’avenir du français, notamment sur son emploi qui est, selon eux, de moins en moins important dans différents contextes, comme dans les commerces ou les activités sportives.
L’école de langue anglaise suscite aussi certaines inquiétudes, alors que plusieurs plaident pour une plus grande francisation des anglophones et allophones de la région.

Les participants au « Café de réflexion » ont exprimé certaines inquiétudes quant à la place du français à Dieppe.
Photo : Radio-Canada
Une possibilité de compromis est évoquée à quelques reprises par Mathieu Wade, mais aussi par une autre de ses collègues, Michelle Landry, professeure de sociologie qui s’intéresse aux minorités francophones canadiennes.
La province pourrait ouvrir une école d’immersion.

Les professeurs Michelle Landry et Maurice Basque ont participé au « Café de réflexion ».
Photo : Radio-Canada
Puis, d’après toi, Claire, si la municipalité demande à ce que l’école soit une école d’immersion exclusivement, est-ce que ça, c’est recevable?
, demande Michelle Landry à Claire Johnson lors de la discussion ouverte.
Non, on serait capable d’offrir le service d’immersion française, le programme d’immersion française comme dans n’importe quelle école anglophone, mais je vois difficilement comment on pourrait imposer le programme d’immersion française dans une école
, répond la ministre.
L’emplacement est toujours à déterminer
Ce projet d’école n’a pas été annoncé par le gouvernement de Susan Holt, mais plutôt par le gouvernement de Blaine Higgs en 2023, dans son tout dernier budget en infrastructures.
Selon l’actuelle ministre de l’Éducation, la province travaille aujourd’hui avec la Ville de Dieppe pour trouver un terrain pour sa construction.
Malgré tout, l’école pourrait voir le jour ailleurs qu’à Dieppe.
Selon moi, c’est de collaborer avec la municipalité à savoir si que eux sentent qu’ils ont une protection du territoire au niveau de la langue, puis si oui, nous autres on va collaborer avec eux, puis on va aller avec leur préférence
, dit Claire Johnson.
Ça veut pas forcément dire que ça a besoin d’être sur le territoire de Dieppe. Ça peut facilement être à une autre place.
Par courriel, l’attaché de presse de la ministre de l’Éducation, Sean McConnell, précise que la matrice qui permet au ministère de dresser une liste des priorités ne tient pas directement compte des effets futurs sur la démographie linguistique d’un lieu.
L’emplacement des écoles est plutôt déterminé en évaluant les besoins de la population, tout en respectant nos obligations au titre de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés
, écrit-il.
Le porte-parole s’exprime de manière générale. Au Nouveau-Brunswick, l’article 23 ne s’applique qu’aux écoles francophones.

L’hôtel de Ville de Dieppe (Photo d’archives).
Photo : Radio-Canada / Babatundé Lawani
Les municipalités et les conseils d’éducation ont néanmoins une certaine influence sur l’emplacement de la future école, selon lui.
La Ville de Dieppe répond que certains responsables seront disponibles cette semaine pour discuter du projet.
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