L’entrevue entre Brice Clotaire Oligui Nguema et Emmanuel Macron, tenue ce 12 mai 2026 en marge du Sommet Africa Forward à Nairobi, confirme une rupture structurelle dans les relations économiques entre Libreville et Paris. Au-delà du symbole diplomatique, qui sera d’ailleurs prolongé par une visite d’État à l’Élysée en juillet prochain selon diverses sources, cette rencontre acte le passage d’une coopération de comptoir à un partenariat de performance. Et pour cause, les entreprises françaises génèrent environ 3,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires (soit 20 % du PIB gabonais) et pèsent près d’un milliard de dollars en stock d’investissements. Mais sur la place de Libreville, l’heure est à la preuve d’impact et au partage du capital.
Le dossier Eramet cristallise ce nouveau rapport de force. Libreville ne se contente plus de sa part de 28,9 % dans la filiale Comilog, l’État gabonais a officiellement acté une prise de participation qui devrait s’articuler autour de 5 % au capital de la maison-mère Eramet. En s’invitant directement à la table des actionnaires aux côtés de l’État français et de la famille Duval, le Gabon change de statut : de pays hôte, il devient actionnaire stratégique. Cette montée au filet vise à verrouiller la transformation locale du manganèse (dont il assure 90 % de la production mondiale) et à garantir que les dividendes de la Setrag servent prioritairement la souveraineté industrielle nationale.
Le segment logistique subit une secousse similaire avec l’entrée en scène d’Africa Global Logistics (AGL). Sollicité pour le méga-projet du port de Kobe-Kobe, le groupe français est désormais au cœur de l’ambition portuaire du Gabon. Il ne s’agit donc plus seulement de gérer des terminaux, mais de faire chuter drastiquement les coûts de passage portuaire pour doper les exportations non-pétrolières. À l’instar de Meridiam, qui a déjà injecté 1,5 milliard d’euros dans des projets critiques comme le barrage de Kinguélé Aval, chaque acteur est désormais soumis à une obligation de résultats mesurables et durables.
Dans l’amont pétrolier, si Perenco demeure » l’épine dorsale » fiscale, les regards se tournent vers TotalEnergies et Maurel & Prom. Le nouveau cahier des charges gabonais impose désormais une responsabilité de bassin avec la fin du torchage de gaz et le transfert de technologies vers la Gabon Oil Company (GOC). Même le secteur aérien est sous pression avec Air France, partenaire historique, qui est désormais jugée sur sa capacité à offrir un fret et des tarifs compétitifs pour soutenir l’industrie et le tourisme local.
Cette pression opérationnelle s’appuie également sur un arsenal réglementaire renforcé par la Loi de Finances 2026. Siège social obligatoire sonnant la fin des sociétés “boîtes aux lettres” pour toutes les entreprises. Fiscalité sur les cessions en intégrant le relèvement des taxes sur les plus-values pour capter davantage de recettes domestiques. Priorité aux PME locales. Libreville veut rebattre les cartes de sa souveraineté et la séquence de Nairobi confirme que le Gabon entend plus que jamais utiliser ses actifs naturels (manganèse, pétrole, bois) comme des leviers de négociation souverains.
Idrissa Diakité
Publié le 12/05/26 18:09
La Rédaction
Crédit: Lien source