Les coulisses du plan IA de Xi pour transformer la Chine


Pour rejoindre en voiture l’entreprise de robotique située à Yizhuang depuis le complexe de laboratoires d’IA du district de Haidian, il faudra compter environ une heure . Nous parcourons presque la moitié de la cinquième route périphérique (ring road) de la capitale, qui s’étend sur quatre-vingt-dix-huit kilomètres de longueur et entoure une ville que mes amis occidentaux — dont beaucoup sont à Pékin pour la première fois — ne cessent de qualifier de vaste et illisible. « L’urbanisme est vraiment mauvais », commente l’un d’entre eux.

Pékin a un surnom : la « Pyongyang de l’Ouest ». 

Comme on le sait, la ville ne s’est pas développée dans le souci du progrès technologique ou du confort de ses habitants. Elle a été bâtie pour être l’expression visible de la volonté des plus hautes instances de l’État. Des quartiers entiers sont fermés, totalement invisibles : les complexes résidentiels de l’administration du Parti, les zones des ambassades et les logements qui leur sont rattachés, les parcs impériaux hérités des dynasties Ming et Qing… 

Sur la carte, ces zones sont entièrement grisées. On ne peut pas zoomer. Il n’y a qu’à les contourner.

Sur les boulevards périphériques : une métaphore et une enquête

Fin avril, avec des auteurs et des chercheurs spécialisés dans l’IA, nous avons participé à un terrain de neuf jours  au cours duquel nous avons visité les principaux laboratoires chinois d’IA à Pékin, Hangzhou, Shanghai et Shenzhen.

Ce voyage a eu lieu dans un contexte marqué par deux événements clefs pour la scène IA chinoise. Les régulateurs avaient bloqué l’acquisition par Meta pour 2 milliards de dollars de Manus AI — une start-up spécialisée dans les agents autonomes dont le produit était devenu viral —, qui avait tenté de dissimuler ses origines chinoises via une entité singapourienne. Dans le même temps, DeepSeek avait lancé V4, un modèle très attendu en raison de sa valorisation impressionnante — 50 milliards de dollars — et de l’identité du principal investisseur qui le portait : le China Integrated Circuit Industry Investment Fund, un fonds créé pour financer les piliers de la souveraineté technologique : puces, wafers, équipements liés à la lithographie et capacités de fabrication de semi-conducteurs. C’est la première fois que ce fonds investissait dans une entreprise spécialisée uniquement dans les grands modèles de langage .

En Chine, la plupart des chercheurs en IA se concentrent avec une intensité presque monastique sur la technologie et rien d’autre.

Ara Wang

Coincés ainsi dans les embouteillages sur le cinquième périphérique pékinois, en regardant les voitures rutilantes céder, voie après voie, à un tracé imposé par des empereurs d’un autre temps, il est difficile de ne pas voir une métaphore parfaite de l’industrie chinoise de l’IA : sa route suit exactement, sans pouvoir s’en écarter, le tracé que les hommes les plus puissants du pays autorisent. L’industrie chinoise de l’IA est aujourd’hui le flux sanguin de l’innovation et de la force productive du pays. Pourtant, elle est canalisée dans des vaisseaux qu’elle n’a pas créés.

En Chine, la plupart des chercheurs en IA se concentrent avec une intensité presque monastique sur la technologie et rien d’autre. À la différence de leurs homologues de la Silicon Valley, ils ne semblent pas se percevoir comme des « missionnaires » chargés non seulement de repousser les limites des capacités des modèles de langage, mais aussi de réfléchir au destin de l’humanité.

Pourquoi les chercheurs chinois en IA ne s’intéressent-ils pas à des sujets autres que la — comme l’économie ou les risques sociaux à long terme ? Alors que, dans la Silicon Valley, une poignée d’entreprises et de laboratoires de pointe ont endossé ce mandat, en Chine, qui en est vraiment porteur ?

Le contrat social implicite

L’un des plus importants chercheurs sur l’IA actuellement, Nathan Lambert, formule une hypothèse : ils seraient plus humbles, moins motivés par leur ego, plus disposés à effectuer un travail discret pour améliorer les modèles — « bien moins de chercheurs chinois ont des opinions sophistiquées » sur l’économie ou les risques sociaux à long terme de la technologie, et très peu d’entre eux souhaitent en avoir .

Cette observation n’est objectivement pas fausse. Dans une version culturaliste essentialiste, on pourrait faire reposer cette différence sur le « tempérament des ingénieurs chinois ».

Mais il me semble qu’il existe une autre dimension sous-jacente, qui n’a rien à voir avec le tempérament.

La question de savoir qui définit l’avenir doit toujours être réglée bien avant celle de savoir qui le met en œuvre. Dans la Silicon Valley, la réponse est claire : c’est l’industrie, en particulier les dirigeants des entreprises d’IA, à la tête de richesses colossales, qui écrit l’avenir. En Chine, elle l’est tout autant : c’est l’État qui planifie le futur — et l’industrie de l’IA n’en est qu’un instrument de mise en œuvre.

Autrement dit, même dans une industrie en très rapide évolution, l’IA en tant que technologie existe en Chine comme un sous-domaine des objectifs de l’État et a même fini par être intégrée au vocabulaire propre à l’État : modernisation, transformation, nouvelles forces productives de qualité — les mots-clefs à travers lesquels la République populaire se raconte son avenir industrialisé.

Le plan « IA Plus » de septembre 2025 et le 15e plan quinquennal de mars 2026 ont clairement indiqué que l’impact de l’IA sur le travail était explicite au plus haut niveau de la planification étatique, et que l’IA devait « accélérer l’autonomisation dans tous les secteurs ». Lorsque l’État est le sujet principal de cet avenir, c’est ce contrat social implicite qui détermine ce qu’une entreprise technologique chinoise doit faire ou envisager, ne doit pas faire ou ne doit pas envisager.

En vertu de ce contrat, les questions philosophiques et économiques les plus complexes — l’IA et le remplacement des emplois ; l’IA et les inégalités ; l’IA et le sens de l’existence humaine — ne sont pas du ressort de ces entreprises technologiques. Elles sont l’affaire de l’État et des institutions universitaires que l’État finance et soutient.

Cette hiérarchie et cette compartimentation des tâches est immédiatement perceptible dans la manière dont les chercheurs parlent de leurs propres travaux.

On connaît certes les déclarations publiques selon lesquelles les entreprises chinoises chercheraient à atteindre elles aussi l’intelligence artificielle générale (AGI) : Liang Wenfeng de DeepSeek, Yang Zhilin de Moonshot AI, Yan Junjie de MiniMax ont formulé des ambitions en ce sens. Mais lorsque nous avons interrogé les chercheurs de ces laboratoires, la réponse que nous avons obtenue était toujours la même phrase modeste : « Je veux que l’IA me remplace. » Les fondateurs d’entreprises de robotique le formulaient d’une manière à peine différente : « Nous voulons que l’adoption de la robotique résolve la pénurie de main-d’œuvre. » C’est tout l’art de savoir faire passer un message sans trop en dire : devant un groupe d’Occidentaux susceptibles de noter tout ce que vous dites, le plus sûr est d’en dire le moins possible pour ne pas risquer d’aller contre la ligne officielle.

C’est l’État chinois qui planifie le futur — l’industrie de l’IA n’est qu’un instrument de mise en œuvre.

Afra Wang

On a pourtant des indices sur ce que serait la vision chinoise de l’AGI . Alors que la Silicon Valley imagine « l’auto-amélioration récursive » — une explosion de l’intelligence pilotée par des logiciels, l’IA créant de l’IA en boucle — la pensée chinoise semble converger vers quelque chose de beaucoup plus incarné : une intelligence de niveau humain qui devrait interagir sans cesse avec le monde physique pour avoir un sens. Selon cette logique, les États-Unis et la Chine mèneraient des courses différentes. Là où l’auto-amélioration récursive présente l’IA comme l’agent de son propre avenir et le laboratoire qui la construit comme le gardien de cette capacité d’action, une vision plus incarnée maintient l’IA au rang d’instrument — simplement comme une technologie déployée pour prévoir la météo, faciliter le travail dans les usines, les hôpitaux, sur les routes… Quand c’est l’État planifie, il est plus simple d’intégrer de nouveaux éléments qu’une nouvelle réalité.

Dans la Silicon Valley, le consensus général est que le futur sera toujours « ce que la Vallée construit » — et ce que la logique du marché finit toujours par rendre inévitable. Ses « élus » pensent que la technologie de pointe de leurs entreprises bouleversera profondément l’humanité mais que la « singularité techno-capitaliste » finira toujours par s’imposer. Ils sont portés par un impératif dissonant qu’on pourrait résumer ainsi : « l’avenir sera peut-être soit un paradis, soit une catastrophe, mais dans tous les cas, il sera façonné par nous ». L’alliage d’une société civile dynamique, d’un niveau de capitalisation absurdement colossal et de la certitude que l’on est le protagoniste de l’histoire produit un certain type d’ego et un sens particulier des responsabilités.

En Chine, le seul acteur capable de diriger l’avenir est l’État. Dans ce contexte, l’IA n’est pas considérée comme une technologie d’élite à contenir , ni comme une menace anti-égalitaire. Elle est vue comme l’instrument de l’État pour faire advenir une évolution darwinienne radicale : faire passer la société chinoise à un stade plus évolué grâce à la technologie. Un tel instrument n’a pas le droit de s’interpréter lui-même. Ce travail revient à celui qui détient le mandat : les entreprises construisent ; l’État décide ensuite pourquoi cela a été construit.

En Chine, il n’y a pas de course à l’IA

Dans le discours occidental, la course à l’IA entre les États-Unis et la Chine serait le nerf de la guerre. 

La Silicon Valley a compris il y a longtemps que vendre à Washington l’idée d’une course contre la Chine était un moyen rapide d’obtenir à peu près tout ce qu’elle voulait. Dans la capitale des États-Unis, comme l’a documenté Yi-Ling Liu , le secret de polichinelle est qu’« il suffit d’associer le mot Chine à n’importe quoi pour débloquer les choses ». Le contrôle des exportations est la doxa, la position politiquement sûre, le sujet qui permet d’entrer dans le mainstream. La Chine est perçue à travers un prisme étroit par beaucoup, tant à San Francisco qu’à Washington : puissance de calcul, scores de benchmark, publications open-weight, stocks de puces. 

Dans un environnement occidental où chaque conversation sur l’IA se politise rapidement, la course à l’IA entre les États-Unis et la Chine n’est pas un sujet. C’est devenu le sujet.

Or en Chine, cette compétition n’existe pas. Dans les laboratoires d’IA, les chercheurs ne considèrent tout simplement pas qu’ils sont dans la course.

Parmi les intellectuels chinois, principalement des spécialistes des relations internationales et ceux qui se spécialisent dans la compétition entre grandes puissances, on aime à présenter Pékin comme « quasi égal » (near-peer) de Washington. Une certaine élite a intégré ce vocabulaire comme un signe de la nouvelle norme. Pourtant, en matière d’IA, presque personne ne croit qu’ils sont les quasi-égaux de la Silicon Valley. Les réalisations de la Chine dans ce domaine au cours de l’année écoulée sont trop nombreuses pour être comptées. Mais l’industrie dépend toujours fondamentalement de la Silicon Valley.

Dans le travail sans fin qui consiste à nommer notre nouvelle réalité, les chercheurs chinois se contentent de prendre patiemment des notes.

Afra Wang

De nombreux médias chinois spécialisés se construisent un lectorat et une légitimité en reprenant et en traduisant le discours de la Silicon Valley pour leur public chinois. Tous les chercheurs que nous avons rencontrés utilisaient massivement Claude, accédant au modèle via une solution de contournement . Presque tous les laboratoires chinois d’IA considèrent la capacité de codage comme une priorité absolue, en partie parce que la « course au code » entre ChatGPT et Claude a défini ce qui compte désormais comme la nouvelle frontière.

DeepSeek V4 est sorti dans un silence général particulièrement parlant. La publication de ce nouveau modèle aurait été retardée par la migration de son infrastructure d’entraînement de Nvidia vers Huawei Ascend. V4 est capable de prendre en compte d’immenses volumes de texte, avec de meilleures capacités de programmation et une nouvelle architecture hybride de traitement de l’information — des avancées qui auraient pu faire parler d’elles… il y a un an . Sur le terrain, personne ne le comparait à Mythos d’Anthropic ou à GPT-5.5. Sur l’Internet chinois, on discutait plutôt de la fiche technique de 245 pages de Claude Mythos Preview en essayant de comprendre à quel point ce à quoi les Chinois ne pourraient pas avoir accès. Selon une estimation approximative, les États-Unis auraient environ sept mois d’avance sur la Chine . En réalité, l’écart pourrait être en train de se creuser .

Lorsque les capacités de l’IA progressent de manière vertigineuse, la taxonomie est une modalité du soft power. Or celui-ci se trouve, encore, dans la Silicon Valley : Anthropic invente l’« IA constitutionnelle », Karpathy lance le concept de « vibe coding » , Mollick celui de « jaggedness » . Dans le travail sans fin qui consiste à nommer notre nouvelle réalité, les chercheurs chinois se contentent de prendre patiemment des notes.

Cette asymétrie est également visible à d’autres niveaux. Presque tous les laboratoires que nous avons visités étaient, de manière plus ou moins discrète, flattés de notre visite. La plupart nous ont montré des captures d’écran de déclarations de grandes personnalités de l’industrie — d’Elon Musk au créateur d’Open Claw Peter Steinberger en passant par Jensen Huang — ayant un mot gentil à propos d’un modèle chinois. Ces entreprises travaillaient toutes d’arrache-pied à leur présence en anglais sur X. Lorsque la conversation dérivait vers les solutions de hardware, l’élément le plus saillant était l’appétit insatiable pour Nvidia. Lorsque j’ai demandé à un fondateur si ses laboratoires utilisaient Huawei, il m’a répondu : « il est obligatoire d’acheter du Huawei » — avant d’ajouter « mais nous n’utilisons pas les puces Huawei. »

Le complexe d’infériorité reste très présent. Les avantages réels de la Chine — une électricité abondante, une société et un État unis dans leur optimisme vis-à-vis de l’IA, un vivier de talents très riche — n’étaient pratiquement pas mentionnés par nos interlocuteurs. « Les meilleurs talents continuent de fuir la Chine », s’inquiétait même l’un d’eux.

Le moment Unitree : à quoi servent les robots chinois ?

L’optimisme orchestré de la Chine envers l’IA et la robotique est désormais bien documenté. 

Le gala du Nouvel An chinois où les robots humanoïdes d’Unitree ont exécuté des figures de kung-fu et un numéro de nunchaku a fait le tour des réseaux sociaux occidentaux en quelques heures.

Au moment où nous sommes arrivés à Hangzhou, je n’étais plus particulièrement enthousiaste à l’idée de visiter le siège d’Unitree : j’avais vu ces humanoïdes à la télévision et leur spectacle avait fait son effet, mais le charme s’était depuis dissipé. Nous avions visité deux entreprises de robotique à Pékin la semaine précédente et, dans l’une d’elles, j’avais observé une machine Galbot retirer des médicaments en vente libre des rayons d’une pharmacie. Je suis entré chez Unitree en me demandant sincèrement ce qu’il pouvait y avoir de nouveau à découvrir.

Il y a une chose que l’on ne peut pas percevoir lorsqu’on regarde les robots d’Unitree danser sur un écran : c’est le son.

Afra Wang

Dans toutes les autres entreprises d’IA, on nous avait d’abord conduits dans une salle de conférence où nous avions été retenus pour une longue séance de questions-réponses ritualisée. Chez Unitree, nous sommes directement introduits dans le hall latéral de l’espace d’exposition et de démonstration — là même où Friedrich Merz, le chancelier allemand, s’était tenu quelques semaines plus tôt.

À l’intérieur, des robots quadrupèdes de formes variées sont accroupis sur le sol — immobiles, patients. Une grande scène se dresse au fond de la pièce, sur laquelle se tiennent plusieurs humanoïdes de modèle H1 vêtus d’habits traditionnels chinois. Plus près de nous se trouve un G1 — un robot argenté, d’environ 130 centimètres de haut, pesant 35 kilogrammes — déjà en mouvement. Il danse dans notre direction selon une séquence bien réglée : d’abord du disco des années 1980, puis du ballet, puis une étrange routine autoréférentielle dans laquelle le G1 imite les gestes qu’on prêterait à un robot maladroit — le genre de machine raide et saccadée que la science-fiction a fixées dans notre imaginaire. Le sentiment qui m’envahit est le même que celui que j’ai déjà éprouvé la première fois que j’ai tenu un iPhone entre mes mains : non seulement le geste est nouveau, mais il donne un nouveau sens au toucher. Face au robot, on est pris d’un vertige similaire.

Il y a une chose que l’on ne peut pas percevoir lorsqu’on regarde les G1 d’Unitree danser sur un écran : c’est le son. Selon le modèle, un G1 peut posséder entre 23 et 43 moteurs articulés. Lorsqu’il danse, chacun de ces moteurs émet un petit craquement précis que la musique lancée à plein régime depuis son corps ne parvient pas à masquer. Ces craquements rendent audible son effort mécanique : les articulations se coordonnent, s’équilibrent et redistribuent la masse de ses trente-cinq kilogrammes de métal au cours d’une séquence continue de mouvements complexes. Sur une vidéo Twitter, rien de tout cela n’est perceptible. Mais dans la pièce avec le robot, c’est ce son qui rend la scène surréaliste.

Plus tard dans la soirée, essayant de mettre des mots sur ce que nous avions ressenti, l’un de nous m’a dit que voir en vrai Wang Xingxing, le fondateur d’Unitree, était presque comme « rencontrer Steve Jobs et le designer Jony Ive en 2008. J’étais très ému. »

L’écrivain de science-fiction Ken Liu qualifie ce sentiment de « mythologique ». Les êtres humains, affirme-t-il, passent toujours par « la mythologie pour exprimer et comprendre la technologie », car « la technologie est tellement révélatrice de la nature humaine qu’elle est une manifestation de nos désirs et de nos rêves les plus profonds ». Au siège d’Unitree, ce à quoi nous avions assisté n’était pas une nouvelle démonstration de la force d’un produit. Ce qui se passait dans cette pièce s’apparentait davantage à une forme de peur respectueuse, caractéristique de ce que Liu nomme mythologie :

Pensez à la façon dont nous nommons nos technologies. Pourquoi les États-Unis ont-ils décidé de donner à leurs programmes spatiaux des noms inspirés des dieux grecs et romains ? La manière dont la technologie se manifeste comporte une dimension mythologique car elle n’est pas indépendante de ce que nous sommes : la technologie, c’est la manière dont nous rêvons. Qu’on pense à la manière dont les entreprises technologiques parlent de leurs créations et les commercialisent dans leur marketing : il y a toujours une dimension mythologique. 

Pourtant, cette mythologie n’est pas celle de Wang Xingxing. Lorsque nous lui demandons pourquoi il construit des humanoïdes, Wang nous donne la même réponse qu’à tous les journalistes : cela rapporte de l’argent. En mai 2026, Unitree Robotics a déposé une demande d’introduction en bourse au Shanghai Stock Exchange dans le but de lever environ 610 millions de dollars dans le but de devenir une société cotée dès cette année. Dans la pièce où nous nous trouvions, il allait soudainement y avoir beaucoup d’argent. Nous avons demandé à l’un des premiers ingénieurs de l’entreprise ce qu’il comptait faire de cette nouvelle fortune. Il a esquissé un petit sourire discret, et lorsque nous avons plaisanté en lui disant qu’il devrait se dépêcher d’acheter une belle voiture et de partir en voyage, il n’a pas répondu — sans avoir pour autant donné l’impression de cacher ses sentiments.

Si l’on prend du recul par rapport à Unitree pour considérer l’ensemble du secteur de la robotique, la situation ressemble à s’y méprendre à celle de l’écosystème chinois des véhicules électriques vers 2017 : un secteur stratégique reçoit la bénédiction officielle de l’État et les gouvernements locaux, les capitaux industriels, les chaînes d’approvisionnement, les entrepreneurs, les ingénieurs et les médias s’y précipitent tous en même temps. Dans le domaine de la robotique, cela se traduit très concrètement par un déluge d’entreprises dont on ne parvient même plus à retenir les noms. Les « Avis directeurs du Ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information sur le développement innovant des robots humanoïdes » publié en 2023 ont, de fait, officiellement défini la voie à suivre : le document déclare que les robots humanoïdes sont susceptibles de devenir le prochain produit industriel disruptif après les ordinateurs, les smartphones et les véhicules électriques. Mais contrairement à ces produits, les applications concrètes des robots humanoïdes restent limitées.

À la fin du voyage, j’ai repris l’avion pour Pékin. Avant de retourner à San Francisco, j’ai visité la nouvelle zone de Xiongan — le soi-disant « plan millénaire », une gigantesque ville planifiée au sud-ouest de la capitale, conçue pour absorber les fonctions excédentaires de Pékin et devenir un nouveau centre financier, administratif et d’innovation bas carbone. Les gratte-ciels rutilants se dressent contre un ciel vide. Très peu de gens y vivent. Pas une seule entreprise d’IA de premier plan ne s’y est installée.

Lorsque le slogan du mandat prend le pas sur le travail d’innovation, c’est peut-être cela qui se construit sous nos yeux : un Xiongan, monumental — mais indéniablement vide.


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