« Pourquoi le couple franco-allemand est la nouvelle clé de voûte de la puissance technologique européenne »

Alors que les équilibres internationaux se recomposent, l’Europe est confrontée à une exigence de lucidité : peut-elle encore prétendre à son autonomie sans maîtriser les technologies de deep tech qui conditionnent désormais sa souveraineté ?

Par Anne-Marie Calmeil, Présidente de T-Systems France (*)

Entre 2000 et 2010, les économies européenne et américaine affichaient des trajectoires proches. Mais depuis, la divergence est nette. Un écart que McKinsey documente avec précision : entre 2014 et 2019, les grandes entreprises européennes ont investi 40% moins en R&D que leurs homologues américaines, creusant un retard structurel qui pèse aujourd’hui sur notre croissance.

Et si ce retard ne relevait pas d’un déficit d’innovation, mais d’un déséquilibre plus profond dans l’organisation même de nos marchés ?

Un décrochage économique qui interroge la place de la technologie

Comment expliquer qu’un continent de 450 millions d’habitants, doté de certaines des meilleures universités du monde et d’un tissu industriel sans équivalent, investisse si peu dans ses propres innovations de rupture ? La réponse tient en un mot : débouchés. Car la deep tech (semi-conducteurs, IA physique, informatique haute performance, énergie du futur, médecine avancée) ne conditionne pas seulement notre autonomie numérique. Elle conditionne notre capacité à nous défendre, à nous soigner, à produire notre énergie et, plus que jamais, notre prospérité économique. Tant que nous finançons ses acteurs sans leur garantir de marchés, nous entretenons un écosystème brillant mais économiquement fragile. L’Europe sème avec soin, mais les récoltes vont ailleurs.

L’innovation sans débouchés ne fait pas une puissance 

La prise de conscience progresse. Mais la volonté politique, aussi réelle soit-elle, ne crée pas de marché à elle seule. Or, la commande publique représente en France 250 milliards d’euros par an, soit près de 10% du PIB (SCET, 2025). Mobilisé en faveur des acteurs européens du numérique, ce levier pourrait être le plus puissant dont nous disposons, et de loin. C’est ce que le sommet franco-allemand du 18 novembre a commencé à reconnaître, en alignant pour la première fois les deux premières économies européennes en faveur d’une préférence européenne dans les marchés publics. Mais une position commune ne crée pas de marché : sans commande privée, ce signal politique restera sans lendemain industriel.

Berlin, un signal qu’il serait imprudent de sous-estimer

Les lignes, cependant, bougent. En octobre 2025, Bpifrance et SPRIND (l’agence fédérale allemande dédiée aux innovations de rupture) ont signé à Berlin un accord stratégique pour rapprocher leurs programmes sur l’IA, mobiliser des capitaux privés et construire une feuille de route commune. Un acte discret, mais fondateur. C’est ce cadre qui donne tout son sens à ce qui suit : institutions, fonds d’investissement, industriels et start-ups commencent à se parler, à se financer, à passer commande. À Berlin, mi-avril, tous les sujets critiques étaient représentés. Autant de domaines où l’Europe dispose des talents, mais pas encore des chaînes de valeur pour les transformer en puissance. Pour la première fois, une délégation française significative faisait le déplacement avec un objectif partagé : faire du moteur franco-allemand le point de départ d’un leadership technologique européen.

Quand le chancelier allemand Friedrich Merz déclarait en novembre que « la souveraineté était une expression davantage française qu’allemande, mais je la fais mienne aujourd’hui, car je vois simplement qu’elle est nécessaire », ce sont maintenant les écosystèmes eux-mêmes qui parlent le même langage. Jusqu’aux entreprises danoises qui, selon le CEO d’Exoscale cité par Wired, ont été « très explicites » sur leur volonté de quitter les clouds américains face aux turbulences américaines.

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De part et d’autre du Rhin, des initiatives émergent pour connecter les acteurs et donner à ce cercle vertueux le souffle d’un continent. Un signal fort, mais qui ne suffit pas. Les accords issus du 18 novembre ne produiront leurs effets qu’à une condition : que le secteur privé prenne le relais. Notre succès commun est là : alors, qu’attendons-nous pour l’orchestrer ?

(*) Anne-Marie Calmeil est Présidente de T-Systems France, filiale du groupe Deutsche Telekom spécialisée dans le cloud souverain,  SAP, les services numérique  dans le domaine de la santé et de la défense. Elle a démarré sa carrière chez IBM où elle a développé avec succès le business chez de grands clients comme Veolia Environnement et Orange. Elle rejoint Atos en 2014 pour prendre en charge le marché des Médias et des Télécoms.  En 2020, elle crée la filiale française de la société de conseil espagnol Everis, rebrandé NTT DATA en 2022,  avant de prendre la direction de T-Systems France en septembre 2025. Anne-Marie est très engagée sur les sujets de résilience et d’autonomie numérique européenne.

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