Après les attaques du Jnim et du FLA au Mali, le Burkina Faso interdit TV5Monde. Accusée de « désinformation », la chaîne paie le prix d’un durcissement généralisé de l’information au Sahel.
Y a-t-il un avant et un après les attaques terroristes du 25 avril au Mali ? Au Burkina Faso, l’interdiction de TV5Monde semble en tout cas marquer un nouveau seuil dans le durcissement du contrôle de l’information au sein de l’espace sahélien.
Officiellement, le Conseil supérieur de la communication reproche à la chaîne son traitement des attaques djihadistes, notamment celles du 25 avril au Mali. Les autorités évoquent des contenus de nature à « démoraliser les forces de défense et de sécurité » et à « ternir l’image de l’armée ». Mais derrière cet argumentaire, la décision s’inscrit dans une politique plus globale de reprise en main de l’information.
Pour Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de Reporters sans frontières, l’interdiction de TV5Monde au Burkina Faso s’inscrit dans une dynamique plus large, amorcée depuis plusieurs mois dans l’espace sahélien.
« De ce que nous avons constaté, c’est lié en partie à la situation au Mali », explique-t-il. Depuis les attaques du 25 avril, les autorités des pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) semblent avoir durci leur position vis-à-vis des médias internationaux, notamment français.
Une stratégie délibérée d’asphyxie informationnelle
Selon lui, ces médias – TV5Monde, France 24 ou RFI – se retrouvent dans une situation paradoxale : privés d’accès aux sources officielles locales, ils doivent se tourner vers d’autres acteurs pour produire de l’information. « Quand ils ne peuvent pas obtenir la parole des autorités, ils vont chercher d’autres sources, parfois des acteurs dissidents ou non officiels », souligne-t-il.
Un fonctionnement qui expose directement ces médias à des accusations politiques. « On leur reproche ensuite d’avoir donné la parole à certains acteurs, notamment dans le cadre des attaques du 25 avril au Mali », poursuit-il.
Cette logique s’inscrit dans ce qu’il décrit comme « une stratégie coordonnée de répression ». « Dès qu’une information concerne un pays membre de l’AES et qu’elle ne correspond pas à la ligne officielle, il peut y avoir des mesures de suspension ou d’interdiction », analyse-t-il.
Les motifs avancés par les autorités burkinabé – désinformation et apologie du terrorisme – sont fermement contestés par RSF. « Ce sont des charges qui ne sont pas fondées du tout. On ne voit pas comment un média officiel pourrait relayer de l’apologie du terrorisme », insiste Sadibou Marong.
Pour lui, ces accusations relèvent davantage d’un instrument politique que d’une réalité journalistique.
Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en 2022, plusieurs médias internationaux ont été suspendus ou interdits. Radio France internationale, France 24 ou encore la BBC ont tour à tour été visés. La décision concernant TV5Monde apparaît comme une étape supplémentaire dans ce resserrement.
Le basculement du Burkina Faso apparaît d’autant plus marquant que le pays incarnait longtemps l’un des espaces les plus dynamiques de la liberté de la presse en Afrique de l’Ouest.
Pays de Norbert Zongo, figure emblématique du journalisme d’investigation africain, le Burkina Faso accueillait le Festival international de la liberté d’expression (FILEX) ainsi que le Centre national de presse Norbert-Zongo à Ouagadougou.
« C’était un pays de très grands journalistes. Les éditorialistes avaient une vraie capacité d’analyse, une vraie liberté de ton », se souvient Sadibou Marong. « Radio Oméga faisait un travail extraordinaire. Il y avait une presse vivante, des débats, des analyses. Aujourd’hui, c’est devenu très compliqué. »
L’autocensure comme réflexe de survie
Au-delà du cas de TV5Monde, Sadibou Marong décrit un environnement médiatique de plus en plus contraint, où les médias locaux eux-mêmes évoluent sous pression.
« Les médias locaux attendent souvent les communiqués officiels de l’armée avant de publier », explique-t-il. Une prudence qui s’explique par les risques encourus en cas d’écart.
« S’ils prennent des initiatives ou développent leur propre analyse, ils peuvent se retrouver en difficulté. C’est pour cela qu’ils restent silencieux, même lorsque l’information circule », poursuit-il.
Un phénomène observé autour de l’annonce de la mort du ministre malien de la Défense Sadio Camara. « Beaucoup avaient des informations, mais tant que le communiqué officiel n’était pas tombé, une partie de l’opinion restait dans le doute », raconte-t-il.
Le cas de TV5Monde n’est pas isolé. Sadibou Marong rappelle plusieurs précédents révélateurs de cette tendance régionale.
Au Burkina Faso, la radio Oméga avait été suspendue pour avoir donné la parole à un opposant nigérien après le coup d’État de 2023. « Pourtant, il ne s’agissait même pas d’un sujet burkinabé », souligne-t-il.
Au Mali, il évoque également le cas du journaliste Youssouf Sissoko, incarcéré après la publication d’un article critique portant sur le chef de la junte au Niger. « Cela montre bien que l’espace médiatique est sous pression dans l’ensemble de la région », ajoute-t-il.
Alerte de RSF
Au-delà des médias, c’est la situation des journalistes eux-mêmes qui inquiète. Une enquête récente de Reporters sans frontières met en lumière un système de détentions arbitraires et de pressions exercées sur la profession. Le cas du journaliste d’investigation Atiana Serge Oulon en est devenu emblématique.
Directeur de publication du journal L’Événement, il a été enlevé à son domicile en juin 2024 par des hommes armés en civil. Les autorités ont par la suite évoqué un enrôlement dans l’armée. Mais selon les informations recueillies par RSF, il aurait en réalité été détenu au secret pendant plus d’un an dans une villa de Ouagadougou transformée en lieu de détention informel.
Les témoignages recueillis décrivent des conditions de détention particulièrement dures : privations, violences, interrogatoires répétés. Certains détenus évoquent une promiscuité extrême, l’absence de lumière et des conditions sanitaires dégradées. Selon l’ONG, ces pratiques s’inscriraient dans un dispositif rendu possible par un décret adopté en 2024, autorisant la création de lieux de détention annexes en dehors du cadre pénitentiaire classique.
Cette enquête met en lumière un écart croissant entre le discours officiel des autorités et la réalité vécue par une partie des journalistes. Elle souligne aussi les risques encourus par ceux qui enquêtent sur des sujets sensibles, notamment les questions sécuritaires ou les accusations de corruption.
Dans ce climat, l’autocensure s’impose progressivement comme une norme. Selon Sadibou Marong, cette prudence contrainte affaiblit la capacité d’analyse et d’enquête des rédactions locales, réduites à relayer une information officielle souvent parcellaire.
Le Burkina Faso n’est pas un cas isolé. Au Mali et au Niger, également dirigés par des juntes militaires, les restrictions visant les médias étrangers se sont multipliées ces dernières années. Dans ces pays membres de l’AES, la lutte contre les groupes djihadistes s’accompagne d’un contrôle croissant du récit médiatique. « Aucun média ne doit critiquer ce qui concerne un autre pays membre », résume le responsable de RSF. Les autorités invoquent régulièrement la nécessité de lutter contre la désinformation et de préserver le moral des forces engagées au combat. Mais pour de nombreuses organisations de défense des droits, ces mesures contribuent à réduire l’accès à une information indépendante et pluraliste.
Les conséquences se font déjà sentir sur le terrain. Dans un environnement marqué par l’insécurité et la pression politique, la couverture des opérations militaires ou des violences contre les civils devient plus rare, voire inexistante dans certains cas.
Au-delà du Sahel, d’autres pays d’Afrique de l’Ouest montrent des signes de durcissement. Au Togo, plusieurs médias internationaux dont RFI et France 24 ont récemment été suspendus ou soumis à des restrictions, notamment dans des contextes de tensions politiques internes.
Pour Sadibou Marong, cette évolution tient aussi au rôle des régulateurs nationaux, souvent nommés par le pouvoir exécutif et donc peu enclins à s’y opposer. « Ces instances ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir. Elles deviennent des instruments de contrôle », estime-t-il.
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