Dominique Reynié : «Associer le suicide à une mort digne est irresponsable»

Associer l’idée de « mort dans la dignité » à l’euthanasie fait entendre que la maladie et la vieillesse sont des formes de mort indignes. Alors que ce sont les dimensions de notre humanité, nous devons les assumer. C’est justement cela la dignité. Je dirais aussi que la dignité, c’est le respect de la vie de tous et de chacun, c’est un principe essentiel pour nous tous, la fondation de notre attachement à la fraternité et à la solidarité. Notre humanité, et donc notre dignité, doit pouvoir s’exprimer aussi dans l’aide que nous pouvons apporter aux désespérés. Et dans un pays comme la France, où l’on compte près de 10 000 suicides par an, associer le suicide à une mort digne est irresponsable. Comment peut-on mener des politiques de prévention du suicide tout en adoptant une loi qui dit que se suicider en milieu hospitalier, aidé par un médecin, c’est mourir dans la dignité ?

« Aider à mourir, c’est précisément la vocation des soins palliatifs »

Vous dites que la société française n’a pas demandé cette loi, et pourtant les sondages de l’ADMD affichent régulièrement 90 % d’opinion favorable. Comment l’expliquez-vous ?

Quelques sondages unanimistes et une « convention citoyenne » tirée au sort ne démontrent pas l’existence d’un mouvement de fond, mais plutôt l’absence de débat dans le pays. Ces sondages vous demandent de vous figurer une personne atteinte d’un mal incurable, souffrant atrocement, demandant qu’on lui administre la mort et réclamant pour ce faire que vous lui en accordiez le droit. Quatre-vingt-douze pour cent des personnes interrogées ont bien naturellement répondu « oui ». L’euthanasie serait l’idée politique la plus populaire en France, et nous ne le savions pas. Cette réponse n’est pas une demande de légalisation de l’euthanasie mais l’expression spontanée d’une compassion, quand aucune alternative n’est proposée, par exemple des soins palliatifs. 

Notre propre étude d’opinion, menée auprès de 3 000 personnes, donne des résultats très différents si l’on pose la question en proposant des soins palliatifs de qualité. On voit alors que 52 % optent pour les soins palliatifs, 38 % pour une euthanasie, et 10 % restent « sans réponse », ce qui est la marque d’un sérieux questionne- ment. Parmi les grandes sensibilités politiques, aucune n’est favorable à la légalisation de l’euthanasie. Si l’on regarde les classes d’âge, les moins de 35 ans y sont hostiles. Les plus de 60 ans aussi. Les personnes de toutes confessions sont contre… Où sont les 92 % supposés soutenir l’euthanasie ? Je crois que la confusion des mots explique beaucoup ce chiffre phénoménal. La loi cache son jeu en ne nommant jamais l’euthanasie et en mettant en avant l’expression « aide active à mourir » qui induit une confusion avec les soins palliatifs – dont la vocation est précisément d’accompagner, d’aider à mourir, sans souffrir, ou aussi peu que possible. Les Français s’y perdent.

Selon vous, d’où vient ce mouvement qui pousse à la légalisation, si ce n’est pas de la société dans son ensemble ?

C’est largement l’effet d’un hyperactivisme minoritaire très organisé. L’ADMD, l’Association pour le droit à mourir dans la dignité, compte environ 80 000 adhérents ; elle dispose de moyens financiers très importants et d’un réseau effi- cace. C’est le mécanisme classique des minorités bien organisées qui obtiennent des résultats très favorables à une demande que peu de gens portent vraiment. La faiblesse de nos partis politiques aggrave la situation. Or nous avons là une grande question politique, qui nous concerne tous, qui nous impac- tera tous, nous et nos proches, aujourd’hui et plus encore demain. Si les partis n’assument pas leur position sur un sujet essentiel ; si, donc, les 577 députés votent selon leur préférence personnelle, et non selon l’intérêt général ou dans le respect du programme des partis au nom desquels ils ont été élus, on peut se demander quelle est la valeur de ce vote et pourquoi ne pas lui préférer un référendum.

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