Entre stratégie institutionnelle, création contemporaine et puissance médiatique portée par Damso, le pavillon congolais de la Biennale de Venise dépasse largement le cadre d’une simple exposition. Avec Simba Moto!, la RDC tente de reprendre le contrôle de son récit culturel sur la scène internationale.
À Venise, dans les allées feutrées de la 61e Biennale d’art contemporain, la République démocratique du Congo tente cette année de reprendre le contrôle de son récit. Longtemps associée dans les imaginaires occidentaux aux guerres, aux minerais ou aux crises humanitaires, la RDC investit cette fois l’un des plus prestigieux rendez-vous mondiaux de l’art contemporain avec un pavillon pensé comme un manifeste esthétique et politique. Intitulé Simba Moto! — « attraper le feu » en lingala — le projet entend dépasser les discours du manque et de la douleur pour proposer d’autres narrations congolaises : celles de la transformation, de la mémoire et de la création collective.
Cette participation possède une portée hautement symbolique. Si des artistes congolais avaient déjà été visibles à Venise — notamment en 2024 à travers le collectif CATPC au sein du pavillon néerlandais et une tentative avortée de pavillon national congolais — Simba Moto! marque cette fois la première participation pleinement structurée et assumée de la RDC dans un espace national dédié. L’épisode de 2024 avait laissé un goût amer : plusieurs artistes invités avaient découvert sur place un pavillon fermé et inutilisable, transformant leur présence en performance improvisée de protestation politique.

Le pavillon 2026 apparaît justement comme une réponse à ce précédent chaotique. Porté conjointement par le ministère congolais de la Culture et la Fondation Damso, le projet dépasse largement le cadre d’une simple exposition. Il fonctionne comme un outil de repositionnement symbolique : une manière pour la RDC de réaffirmer sa place dans les grands circuits internationaux de l’art contemporain et de produire une image du pays moins dépendante des récits géopolitiques dominants. Cette volonté de rayonnement culturel est d’ailleurs assumée par les autorités congolaises, qui voient dans la Biennale une opportunité stratégique de renforcer la visibilité internationale de la création congolaise et de ses industries culturelles émergentes.
Cette ambition transparaît dans le texte curatorial de la philosophe Nadia Yala Kisukidi. Nourri de références aux cosmologies Kongo, Luba ou Songye, le projet fait du feu sa métaphore centrale : un feu de forge et de transformation plutôt qu’un feu de destruction. La scénographie immersive, pensée comme une « forge respirante », réunit plusieurs figures majeures de la scène artistique congolaise contemporaine, parmi lesquelles Sammy Baloji, Gosette Lubondo, Patrick Bongoy, Aimé Mpane, Nelson Makengo ou Géraldine Tobé. Les œuvres dialoguent autour des questions de mémoire, de territoire, de corps et d’héritage colonial.

La présence de Damso constitue évidemment l’un des éléments les plus médiatisés du projet. Mais réduire sa participation à un simple coup de communication serait une erreur. À travers sa fondation et son implication artistique directe, le rappeur belgo-congolais agit ici comme un véritable opérateur de soft power culturel. Figure majeure des industries culturelles francophones contemporaines, Damso apporte au projet une visibilité médiatique internationale dépassant largement les cercles habituels de l’art contemporain. Son installation, Le bureau des futurs ajournés, s’inscrit pleinement dans les réflexions du pavillon autour des trajectoires empêchées, des mémoires suspendues et des devenirs africains différés.

Cette articulation entre art contemporain, culture populaire et diplomatie culturelle illustre aussi le rôle croissant joué par les diasporas africaines dans la circulation internationale des imaginaires culturels. Bruxelles apparaît d’ailleurs en filigrane dans cette histoire. Plusieurs figures majeures du pavillon, à commencer par Damso mais aussi le rappeur et dramaturge Pitcho (qui avait pris part aux premières réflexions autour du pavillon, avant de se retirer du projet, laissant ensuite place à une nouvelle impulsion portée par Damso), incarnent cette circulation permanente entre le Congo et la Belgique, devenue depuis plusieurs décennies l’un des principaux espaces de production et de diffusion des imaginaires congolais en Europe. Anciennes routes coloniales, ces circulations sont aujourd’hui devenues des routes culturelles, artistiques et médiatiques où se fabriquent de nouvelles formes d’identités diasporiques.

Le pavillon congolais témoigne ainsi d’une mutation plus large des industries culturelles africaines. À travers Simba Moto!, la RDC ne cherche pas seulement à exposer des œuvres à Venise ; elle tente aussi de construire un récit culturel capable de circuler à l’échelle mondiale, à la croisée des institutions congolaises, des réseaux artistiques internationaux et des dynamiques diasporiques contemporaines. Le projet illustre parfaitement ces formes de “glocalisation” culturelle où des récits profondément enracinés dans des réalités locales sont pensés dès leur conception pour dialoguer avec des publics mondialisés.
À ce stade, il reste encore difficile de mesurer l’impact réel du pavillon sur les réseaux sociaux et dans les imaginaires culturels mondialisés.
La Biennale n’ouvrira officiellement ses portes au grand public que ce 9 mai, après plusieurs journées réservées à la presse, aux collectionneurs et aux professionnel·les du secteur. Mais Simba Moto! semble déjà conçu comme un objet culturel destiné à circuler bien au-delà des murs de Venise. Photographié, partagé et commenté en ligne, le pavillon pourrait contribuer à diffuser une image renouvelée de la RD Congo contemporaine dans un espace numérique où les identités nationales se construisent désormais autant par les images et les récits que par les institutions elles-mêmes, dans une logique de soft power culturel mondialisé.
Où ? Biennale de Venise
Quand ? Du 9 mai au 22 novembre 2026
Combien ? Voir les différents tarifs
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