Dominique Reynié sur le texte fin de vie : « On réintroduit une prérogative perdue en 1981 avec l’abolition de la peine de mort »
ENTRETIEN. La proposition de loi sur l’aide à mourir revient ce lundi en seconde lecture au Sénat. Pour le politologue, qui y est résolument hostile, elle prend à contre-pied les fondamentaux politiques, à gauche comme à droite.
Professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondapol, Dominique Reynié se bat depuis longtemps pour démonter le texte visant à instaurer une aide active à mourir. Il a publié plusieurs notes sur le sujet au sein de la Fondapol, et récemment aussi un livre – Accompagner ou provoquer la mort ? Les enjeux d’une légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté (éd. de l’Observatoire) – rassemblant les contributions de médecins, juristes, psychiatres et experts de la santé publique. Alors que la proposition de loi – qui a été votée par deux fois à l’Assemblée nationale – revient ce 11 mai en seconde lecture au Sénat, il livre au Point sa lecture politique de cette affaire, qui, selon lui, contrecarre deux dogmes : l’abolition de la peine de mort et l’État providence.
À la veille du débat, Dominique Reynié s’étonne que le Sénat ne monte pas davantage au créneau – alors que son président Gérard Larcher, et Bruno Retailleau, chef de la majorité LR, y sont hostiles. Et il rappelle que l’Écosse, l’Angleterre, le Pays de Galles et la Slovénie viennent de rejeter de tels textes.
Le Point : Vous êtes très engagé contre le projet de loi sur l’aide active à mourir. Pourquoi une telle prise de position ?
Dominique Reynié : Parce que ce texte sur l’aide active à mourir ou aide médicale à mourir – il y a eu beaucoup d’efforts sémantiques pour ne pas parler d’euthanasie – vise à réintroduire en France une prérogative perdue en 1981 avec l’abolition de la peine de mort. Sans confondre les deux sujets, ils aboutissent au même résultat : nous sommes en train de rendre à la puissance publique ce pouvoir exorbitant d’administrer la mort dont nous nous étions débarrassés.
C’est une initiative particulièrement aventureuse alors que le pays est tourmenté, fracturé, désorienté, et dans un monde plus dangereux que jamais depuis 1945. Il est étonnant de choisir un tel moment pour légaliser l’euthanasie, et en réponse à des demandes déterminées par la souffrance, par la solitude, par la peur, le handicap, des maladies neurodégénératives ou incurables, etc., au moment où, avec le vieillissement démographique et la dépendance, ce monde des fragilités prend une ampleur inédite dans notre histoire.
Il faut bien comprendre que légaliser l’euthanasie au nom de la liberté individuelle entraînera de grands bouleversements de l’ordre social.
Beaucoup de Français considèrent, en effet, que cette loi, si elle est adoptée, octroierait une nouvelle liberté à l’individu. Pourquoi y voyez-vous l’expression d’un autoritarisme déguisé ?
Ce qui rend le texte pernicieux, c’est le système de pression qu’il engendrera, car il prétend permettre à chacun de choisir sa mort, c’est-à-dire de la demander à la puissance publique médicale et de l’obtenir, de la demander pour échapper à des souffrances physiques et psychiques. C’est une manière de dédouaner le législateur de ses responsabilités devant l’histoire ; c’est une manière de nous dire que ce n’est pas le législateur qui le propose mais la société qui le demande. Et elle le demande au nom d’un « droit à mourir dans la dignité ». J’en récuse la valeur politique et morale, puisqu’il sous-entend que mourir de vieillesse, être dépendant, impotent, souffrir d’une maladie incurable ou encore être en situation de handicap sont des formes de vie moins dignes, voire indignes.
Prenons garde, car nous pouvons passer ainsi de l’État providence, fondé sur l’idée d’une irréductible dignité de tous, la solidarité et le soin, à un État « validiste » (NDLR : qui conduit à la discrimination des personnes en situation de fragilité) : la vie est digne d’être vécue tant que l’individu dispose de la pleine maîtrise de ses moyens. Il n’est pas difficile d’imaginer les effets qu’une telle conception de la vie produira chez les personnes fragiles, la culpabilité d’être encore là qu’elle fera naître ou confortera dans leur esprit, le sentiment d’être un poids, de coûter, pour ses proches et pour la société tout entière.
Il faut bien comprendre que légaliser l’euthanasie au nom de la liberté individuelle entraînera de grands bouleversements de l’ordre social. S’il était reconnu, un tel droit entrerait en contradiction avec l’interdit de tuer – c’est le pilier de notre Code pénal – et cet interdit est d’ailleurs au fondement de toute société humaine avant même d’être religieux. Le droit pénal, chez nous dans les années 1830, a même tenu à préciser que l’on ne peut pas arguer du consentement de la victime pour échapper aux conséquences pénales d’un homicide.
De même, ne pas assister une personne en danger ou inciter au suicide sont des comportements pénalement répréhensibles. Comment fera-t-on si l’on institue le « suicide assisté » ou la mort par injection létale en milieu hospitalier ? La liberté de demander à être euthanasié n’est pas une liberté individuelle qui n’enlève rien à ceux qui n’en voudraient pas pour eux-mêmes. Elle nous contraindrait à des changements fondamentaux, à des ruptures irréversibles.
Pourtant, en lançant ce chantier, le président de la République Emmanuel Macron a présenté cette aide active à mourir comme une « loi de fraternité »…
J’y vois une pirouette sémantique coupable parce qu’elle participe de la confusion qui empêche les Français de comprendre ce que recouvre cette proposition de loi. Emmanuel Macron portait cette promesse en 2022, mais il n’a pas obtenu la majorité absolue à l’Assemblée nationale dès les législatives de juin 2022. Plus encore, depuis juin 2024, le voilà privé de toute majorité. Or, cette Assemblée nationale qui ne sait même pas voter un budget, voudrait porter un texte rompant avec nos héritages politiques, économiques et sociaux. La confusion sémantique est totale. On nous parle d’aide active à mourir, d’aide médicale à mourir, d’accompagnement, si bien que l’on peut penser qu’il s’agit de soins, et en particulier de soins palliatifs, alors qu’il est question de provoquer la mort.
Comment expliquez-vous que l’Assemblée nationale ait voté en faveur de ce texte lors des deux lectures ?
Parce que les partis se sont effondrés. Ils ont abandonné leurs responsabilités. Ils laissent aux députés la liberté de vote, alors qu’ils ont été élus sous l’étiquette d’un parti et que ce texte prépare en fait un changement de société. Les députés de gauche s’emploient à démonter l’État providence qu’ils assuraient défendre bec et ongles précédemment, et en soutenant un texte d’inspiration macroniste, fortement défendu par les députés d’Ensemble pour la République, les socialistes, LFI, les Écologistes, les deux tiers du MoDem, la moitié d’Horizons, de 17 RN, de 5 LR… Que les électeurs s’y retrouvent. On ne voit que l’exception des députés UDR qui ont tous voté contre.
Le Sénat risque de manquer un rendez-vous historique.
Le Sénat, dont la majorité est à droite, est-il en mesure de contrecarrer le vote de l’Assemble nationale ?
Sur ce texte, il y a une sorte de tango, pour moi assez énigmatique, entre le président du Sénat et la présidente de l’Assemblée nationale. On a l’impression que le Sénat hésite à assumer son rôle de pondérateur. C’est pourtant l’une des puissantes raisons d’être de la Haute Assemblée que de représenter la modération, une forme de prudence, la France des campagnes et des petites villes – c’est-à-dire tout de même la majorité de la population –, pour équilibrer les embardées de la France des métropoles mieux représentée à l’Assemblée nationale.
Curieusement, j’entends dire à propos de la proposition de légaliser l’euthanasie que les sénateurs ne voudraient pas passer pour des conservateurs. Les Français pourraient se demander à quoi sert le Sénat s’il ne défend pas avec plus de vigueur le contrat politique, économique et social républicain contre les assauts une Assemblée nationale qui n’a su produire qu’une minuscule majorité. Le Sénat risque de manquer un rendez-vous historique. Et alors que nous montrons à quel point les Français ne comprennent pas ce texte ou s’y opposent. La plupart de ceux qui déclarent une affiliation religieuse (55 %) y sont hostiles, de même que ceux qui expriment une proximité partisane, tout comme les jeunes de moins de 30 ans et les plus de 65 ans.
Pour les Français, l’urgence ce n’est pas de consacrer le droit d’euthanasier mais d’assurer l’accès aux soins palliatifs. La Cour des comptes rappelle, dans un rapport de juillet 2023, que 180 000 personnes meurent chaque année en France sans y avoir accès. Ne pas commencer par régler ce problème, c’est condamner des patients en fin de vie à ne pas avoir d’autre choix que l’agonie ou la mort provoquée.
Gérard Larcher, pourtant, au début du processus s’est prononcé contre ce texte, et Bruno Retailleau, le patron du groupe LR majoritaire, y est résolument hostile. Pourquoi donc le Sénat, en première lecture, ne s’est guère montré offensif sur ce sujet ?
Sans doute par peur d’être à contre-courant. Or, l’enjeu pour la droite est important : elle risque de perdre son identité philosophique si elle se contente d’imiter peu ou prou la gauche. Le 17 mars 2026, l’Écosse a refusé de légaliser l’aide à mourir, l’Angleterre et le Pays de Galles, ce 24 avril 2026, ont abandonné un projet de loi sur le suicide assisté. Le 23 novembre 2025, la Slovénie a récusé par référendum un texte que les députés avaient voté. Dans un monde qui se fragilise, c’est une loi à contre-pied des demandes de soins et de solidarité. Rendez-vous compte que la proposition de loi a prévu le remboursement des euthanasies par la « Sécurité sociale ». Quel sinistre retournement !
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