La conférence de Berlin sur le Soudan, organisée le 15 avril dernier, s’est tenue alors que le conflit déclenché le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) a produit l’une des plus graves crises humanitaires contemporaines.
Trois ans après le début des hostilités, selon les estimations des agences onusiennes, près de 34 à 35 millions de personnes ont besoin d’assistance humanitaire, soit environ 65 à 70 % de la population. Le nombre de déplacés atteint environ 14 millions, dont près de 9 millions de déplacés internes et plus de 4,5 millions réfugiés dans les États voisins (Tchad, Soudan du Sud, Égypte, Éthiopie, République centrafricaine).
Une transition politique avortée
Le conflit soudanais s’inscrit dans une trajectoire de transition politique avortée. La chute d’Omar El Béchir en avril 2019, à la suite d’un soulèvement populaire, avait ouvert une phase de cohabitation fragile entre civils et militaires. Cette transition est interrompue par le coup d’État du 25 octobre 2021 mené par le général Abdel Fattah Al Burhane, avec le soutien initial de Mohamed Hamdan Dagalo.
La rupture entre les deux hommes intervient progressivement autour de la question de l’intégration des Forces de soutien rapide dans l’armée régulière, prévue dans le cadre d’un accord de transition soutenu par les Nations unies et l’Union africaine.
Le désaccord sur le calendrier et les modalités de cette intégration : les FAS plaidant pour un processus rapide, les RSF pour une transition étalée sur plusieurs années, cristallise les tensions et débouche sur l’affrontement ouvert du 15 avril 2023 jusqu’à aujourd’hui.
L’incapacité d’un camp à l’emporter militairement s’explique par un équilibre des forces combiné à des logiques de guerre asymétrique et territorialisée. Les FAS conservent la supériorité aérienne et des capacités d’artillerie lourde, tandis que les RSF disposent d’une forte mobilité terrestre, d’un ancrage local dans certaines régions périphériques et de réseaux économiques autonomes, notamment liés à l’exploitation de l’or au Darfour. Entre 2023 et 2026, les lignes de front se sont stabilisées sans basculement décisif, transformant le conflit en guerre d’usure.
Une lutte pour le contrôle des ressources
Enfin, les motivations des acteurs dépassent la seule rivalité personnelle pour s’inscrire dans une lutte pour le contrôle de l’État et de ses ressources. Le Soudan dispose d’importantes richesses, notamment aurifères (il figurait parmi les trois premiers producteurs d’or en Afrique avant 2023), ainsi que de positions stratégiques sur des axes commerciaux régionaux comme la mer Rouge et le Nil.
Le contrôle de ces ressources alimente des économies de guerre estimées à plusieurs milliards de dollars, impliquant réseaux commerciaux, trafics transfrontaliers et captation de rentes locales. Par ailleurs, l’absence d’un projet politique consensuel entre acteurs civils et militaires, combinée à la marginalisation des forces révolutionnaires issues de 2019, a laissé le champ libre à une militarisation de la compétition politique.
Le conflit apparaît ainsi comme une guerre pour la structuration future de l’État soudanais : centralisé sous domination militaire, fragmenté entre autorités concurrentes, ou réintégré dans une transition civile encore hypothétique.
Des conséquences humanitaires massives
Dans ce contexte, les débats de Berlin, centrés sur une mobilisation financière supérieure à 1 milliard de dollars, révèlent un paradoxe structurel : l’ampleur de l’aide contraste avec la fragmentation politique du terrain. Depuis le coup d’État du 25 octobre 2021, puis l’éclatement de la guerre en avril 2023, le Soudan a basculé dans une lutte entre souverainetés concurrentes. Khartoum est largement détruite, tandis que Port-Soudan s’est imposée comme centre administratif de substitution sous contrôle des FAS du général Abdel Fattah Al Burhane.
Sur le plan militaire, les FSR de Mohamed Hamdan Dagalo (dit « Hemeti ») contrôlent des segments entiers du Darfour, où plus de 750 attaques ou incendies de villages ont été documentés entre 2023 et 2025. Le Kordofan et d’autres zones périphériques échappent également au contrôle centralisé. Cette fragmentation s’accompagne d’une désintégration des services publics : plus de 70 % des structures de santé seraient hors service et plus de 200 attaques contre des infrastructures médicales ont été recensées depuis 2023.
Les conséquences humanitaires sont massives. En 2026, le Programme alimentaire mondial estime que 29 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë, soit environ 61 % de la population. Certaines zones du Darfour et du Kordofan connaissent des situations proches de la famine, avec des mortalités liées à la malnutrition et aux maladies. La production céréalière aurait reculé de 30 à 40 % selon les régions, en raison de la destruction des infrastructures agricoles et logistiques.
Ce conflit s’inscrit au cœur d’une région stratégique. Le Soudan se situe entre la mer Rouge, la Corne de l’Afrique et le bassin nilotique. Près de 10 % du commerce maritime mondial transite à proximité du corridor de la mer Rouge, rendant sa stabilité essentielle aux routes reliant le canal de Suez à l’océan Indien. L’instabilité soudanaise affecte aussi le Tchad, la Libye et la République centrafricaine, via des effets de débordement sécuritaire et migratoire.
Le soutien égyptien au général Al Burhane s’inscrit dans une logique de sécurité frontalière et de stabilisation du flanc sud du pays. Les FAS sont perçues comme un rempart contre la fragmentation du Soudan. Toutefois, cette position révèle une tension stratégique. Depuis 2013, la doctrine sécuritaire égyptienne repose sur une opposition structurelle aux Frères musulmans, considérés comme une menace existentielle.
Or, certaines composantes historiques de l’appareil soudanais présentent des continuités ou porosités avec des réseaux islamistes issus de cette mouvance. Il en résulte une incohérence pragmatique : un acteur qui combat ces réseaux au niveau interne soutient un partenaire extérieur associé, selon certaines analyses, à des configurations politiques proches. Cette diplomatie apparaît ainsi guidée par la stabilité immédiate plus que par la cohérence idéologique.
Incitations à la poursuite du conflit
Par ailleurs, la multiplication des initiatives diplomatiques (Union africaine, Organisation régionale de l’Afrique de l’Est, processus de Djeddah, conférences internationales) n’a pas permis d’aboutir à un cadre coercitif unifié. Cette fragmentation favorise un « forum shopping » des belligérants, qui adaptent leurs positions de façon opportuniste selon les médiations les plus avantageuses.
Cette situation traduit moins un déficit d’initiatives qu’une absence de hiérarchisation et d’articulation stratégique entre elles, empêchant l’émergence d’un mécanisme de contrainte crédible. Les incitations à la poursuite du conflit demeurent supérieures aux coûts politiques et militaires encourus. Dès lors, la conflictualité tend à se routiniser, s’inscrivant dans une économie politique de la violence où la fragmentation institutionnelle devient une ressource plutôt qu’un obstacle.
Dans ce contexte, la conférence de Berlin illustre les limites d’une démarche focalisée sur la gestion humanitaire. Malgré les financements annoncés, l’absence des principaux acteurs armés (non invités) réduit la portée politique des discussions. La guerre se poursuit dans un espace où coexistent autorités militaires concurrentes, administrations parallèles et économies de guerre cumulées à plusieurs milliards de dollars depuis 2023.
Un système économique auto-entretenu
Au-delà du cas soudanais, cette crise met en évidence une transformation plus large des conflits contemporains : la guerre devient un système économique auto-entretenu, dans lequel les flux d’armes, de capitaux et d’influence structurent autant la dynamique du conflit que les affrontements eux-mêmes.
La stabilisation du Soudan dépendra donc moins de l’aide internationale que de la reconstruction d’un cadre politique centralisé, de la régulation des circuits transnationaux de guerre et de la réintégration des acteurs civils dans un processus crédible de transition. À défaut, le pays risque de s’installer durablement dans une logique de fragmentation aux effets de contagion sur l’ensemble de son environnement régional.
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