Relations entre la France et l’Algérie : derrière le réchauffement diplomatique, des plaies toujours ouvertes
Entre Paris et Alger, rien n’est simple. Le général de Gaulle parlait volontiers de « boîte à chagrins » pour évoquer les relations entre les deux pays avant et après l’indépendance algérienne en 1962. Elles sont restées tumultueuses, complexes, pleines de ressentiments et de blessures toujours vives… mais aussi de nostalgie et d’imaginaires hybrides notamment autour d’une langue française qui fut à la fois celle de la colonisation et celle de l’émancipation. Il y a trop d’Algérie en France et trop de France en Algérie pour des rapports sereins. « Les relations franco-algériennes peuvent être très bonnes ou très mauvaises mais jamais elles ne peuvent être banales » relevait le défunt président algérien Houari Boumédiène qui dirigea le pays de 1965 jusqu’à sa mort en 1978.
Les sérieuses secousses des deux dernières années en ont été une nouvelle illustration jusqu’au réchauffement des dernières semaines qui pourrait mettre fin, au moins provisoirement, à une très grave crise.
Otage d’État, le journaliste français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison pour apologie du terrorisme alors qu’il faisait un reportage sur le foot en Kabylie, devrait pour la première fois depuis deux ans avoir droit à une visite consulaire. Un signe de détente qui pourrait présager d’une prochaine libération par grâce présidentielle. Il en fut ainsi en novembre 2025 pour la libération de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. Rappelé à Paris en avril 2025, l’ambassadeur de France Stéphane Romatet retourne à Alger.
Le moment le plus fort de ce dégel a été la visite de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo pour les commémorations du 81e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata (entre 15 000 et 20 000 Algériens tués, contre une centaine d’Européens). Des heurts entre forces de l’ordre et des petits groupes de manifestants appelant à l’indépendance de l’Algérie avaient dégénéré en émeutes puis en massacres.
Lors de la cérémonie, la ministre a souligné la volonté de l’Elysée « de regarder l’histoire telle qu’elle a été, dans sa vérité, et de le faire dans le respect de toutes les mémoires, de l’Algérie et de la guerre d’Algérie ». Ce n’est certes pas la première fois que les autorités françaises reconnaissent cette tragédie mais pas à ce niveau, d’autant qu’Alice Rufo est en outre une proche d’Emmanuel Macron. « C’est plus qu’un symbole. C’est le point fort d’une nouvelle séquence dans les relations franco-algériennes » relève Hasni Abidi, politologue directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève. La diplomatie mémorielle n’en reste pas moins un exercice difficile avec autant de mérites que de limites.
Le défi pour ces prochaines années est de redéfinir la relation entre Paris et Alger et de la pacifier durablement. Isolé sur la scène internationale mais aussi au Maghreb où le frère ennemi marocain a le vent en poupe, le régime mise encore plus qu’à l’accoutumée sur un narratif pourfendant les crimes commis par la France pendant la colonisation et la guerre d’indépendance, allongeant sans cesse la liste des repentances exigées et en intégrant aussi les conséquences des essais nucléaires dans le Sahara.
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D’où la nécessité de changer de registre. « Il faut trouver les moyens de passer d’une relation d’exception à une relation normale ce qui ne veut pas dire banale » pointe l’ex-ambassadeur à Alger Xavier Driencourt dans un entretien croisé auprès de l’Institut Montaigne avec Michel Duclos, ancien diplomate et conseiller stratégique de l’Institut. En somme en arriver à du transactionnel comme le fait par exemple avec succès l’Italie de Giorgia Meloni, aussi bien pour des accords migratoires que pour garantir des approvisionnements en gaz naturel.
L’enjeu est crucial pour Emmanuel Macron, qui s’est posé comme le plus à l’écoute des Algériens parmi les présidents français voulant faire de la réconciliation le grand marqueur de sa présidence. Avant même de s’installer à l’Elysée, le candidat en campagne au printemps 2017 qualifiait lors d’un voyage à Alger la « colonisation » de « crime contre l’humanité ».
Ces propos ont ravi le peuple algérien autant que le régime et les quelque 650 000 Algériens résidents en France, auxquels s’ajoutent 1,5 million de descendants d’immigrés. Ils ont en revanche suscité la colère des rapatriés d’Algérie et de leurs proches. Il ne réitérera pas la formule, une fois à l’Elysée. Sa détermination à panser les plaies du passé n’a toutefois jamais faibli, enhardie durant la séquence 2021-2022 – avec le soixantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, riche en commémorations et par la publication du très copieux rapport commandé à l’historien Benjamin Stora et la création d’une commission mixte d’historiens.
La voie de la réconciliation mémorielle pour affronter un passé qui ne passe pas est néanmoins pleine d’embûches. Surtout quand l’autre partie se refuse à jouer le jeu. D’où l’exaspération du chef de l’État. Lors d’une réunion à l’Elysée censée être privée, il déclarait ainsi que « la nation algérienne post 1962 s’est construite sur une rente mémorielle qui dit : tout le problème c’est la France ». Alger avait alors rappelé son ambassadeur.
La crise qui est en train de s’achever, au moins provisoirement, était beaucoup plus profonde. Elle s’alimentait à la fois des polémiques politiques internes avec une droite à l’offensive qui tel l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau prônait la manière forte face à une « Algérie qui humilie et agresse la France », dénonçant notamment la mauvaise volonté des autorités algériennes à réadmettre leurs ressortissants expulsés par OQTF (Obligation de quitter le territoire français).
Tunis et Rabat ne sont pas vraiment plus coopératifs mais leurs ressortissants en France moins nombreux. Dans ce climat déjà lourd, la reconnaissance officielle par Paris en juillet 2024 de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, question ultrasensible aussi bien pour Alger que pour Rabat, a mis le feu aux poudres.
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L’ex-colonie espagnole avait été annexée à l’issue d’une grande marche verte mobilisant des centaines de milliers de marocains, qui en 1975, au moment du départ des Espagnols, avaient occupé ce territoire revendiqué depuis des lustres. Alger soutenait et soutient toujours les combattants du Front Polisario, indépendantiste pro-algérien. Cette pomme de discorde n’a fait que compliquer les relations déjà exécrables entre les deux pays, obligeant la France à un permanent et délicat jeu d’équilibre.
Le en même temps macronien a montré là toutes ses limites. Les positions longtemps jugées trop pro-algériennes par Rabat ont entraîné une brouille profonde avec le Maroc alors même que ce pays avec une économie dynamique s’ouvrait vers l’Afrique subsaharienne. Donald Trump lors de son premier mandat avait reconnu la « marocanité » du Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv dans le cadre des accords d’Abraham. Madrid et Berlin avaient suivi trois ans plus tard. D’où le virage de Paris dont la brusquerie déchaîna l’ire d’Alger.
Emmanuel Macron depuis n’a pas ménagé ses efforts pour faire redémarrer les relations franco-algériennes critiquant ouvertement « les mabouls qui cherchent à se fâcher avec l’Algérie ». Celle-ci a autant besoin de la France que cette dernière a besoin de l’Algérie, quitte à fermer les yeux sur les dérives d’un régime qui devient de plus en plus autoritaire depuis l’échec du Hirak, le grand mouvement de protestation démocratique des années 2019-2020. C’est vrai pour des raisons économiques, même si nous ne sommes plus le premier partenaire économique de ce pays et seulement le troisième investisseur.
C’est encore plus vrai sur le terrain sécuritaire alors que les djihadistes sont à l’offensive dans le Sahel, notamment au Mali. Mais construire un nouveau type de relations avec l’Algérie comme avec d’autres Etats liés au passé colonial de la France n’est pas simple. « Elles ne peuvent être que sensibles, émotionnelles et périodiquement orageuses » rappelle Michel Duclos, soulignant « la nécessité de miser sur des coopérations structurelles qui permettent d’amortir les crises ».
C’est aussi pour cela qu’Emmanuel Macron a organisé le dernier sommet franco-africain à Nairobi au Kenya, pays anglophone, avec un titre en anglais « Africa Forward », l’Afrique en avant. La France a aujourd’hui plus de marges de manœuvre dans les pays qui n’ont pas de passif colonial avec elle.
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